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LES AVENTURES (PAS TROP) FANTASTIQUES DE VICTOR VINCENT

Le Capitaine Ricardo, ça c'est du Belge ! Du début des années 40 à la fin des sixties, ce nom (qui cachait très certainement une équipe de besogneux à la plume véloce) produisit de la romance pauvrement populaire dans tous les azimuts du genre. C'était l'époque où la Belgique croulait sous le fascicule en 32 pages, 13 par 19 centimètres et imprimé sur papier toilette.
Il y avait les Récits Express de Sacha Ivanov ("Éditions Erasmus, tous les jeudis !") ou l'hebdomadaire des grand récits de Spirou (éditions Dupuis) mais celui qui tenait le haut du pavé, c'était bien évidement le Capitaine Ricardo.
Il était partout, infatigable, inépuisable, increvable.

" EXCELSIOR ! " claironnait-il via le fan-club de ses jeunes lecteurs, 20 à 30 ans avant Stan Lee. Et hop ! Il pondait trois à quatre nouveaux fascicules aux couvertures souvent illustrées par Fred Funcken, dessineux bien connu des amateurs des bédé de cape et d'épée.

Pour les hommes, c'était les Aventures de Victor Vincent, Le Capitaine Ricardo Raconte Une Aventure, Les Nouvelles Aventures de Victor Vincent et divers autres choses encore non identifiées.
Pour les dames, le capitaine se débarrassait de son titre et, redevenant tout simplement Ricardo (" votre écrivain préféré "), il offrait aux poulettes avides de sentiments sirupeux les Contes du Coeur ou Les Romans D'Amour... avant de tardivement s'essayer à un érotisme perclus de rhumatismes dans la Collection Amour - des bouquins de 112 pages propres à faire passer la production olé-olé de l'Arabesque pour de véritables défouloirs ultra-pornographiques.

Mais concentrons nous plutôt sur ses romans pour jeunes garçons. Dans ce genre bien défini, le Capitaine Ricardo éclectisait à tout va, transformant les récits de son héros Belge Victor Vincent en une douce auberge espagnole.
Cow-boys, incas, hindoux, gangsters, cannibales, trappeurs, savants fous, fauves exotiques, détectives privées et demoiselles en détresse. Prends-en une poignée et tu verra : ça se bouscule au portillon.
Ça respire la litterature populaire industrialisé comme on l'aime !

Bien entendu, à l'arrivée, le résultat est bien moins folichon que ce que tu serai en droit d'espérer. Le Capitaine Ricardo, ce n'est ni du Paul D'Ivoi, ni du José Moselli, ni du Albert Bonneau et, à moins d'avoir 12 ans et d'être scout et niais (ou bien d'avoir 95 ans et d'être nostalgique et gâteux), Les Nouvelles Aventures de Victor Vincent, ça ne te bouleversera pas énormément le cervelet.




Et pourtant, un Capitaine Ricardo reste toujours une lecture, si ce n'est plaisante, en tout cas amusante. Le format aide : ça pèse 32 pages et ça se torche en moins d'une demi-heure, pauses comprises. Mais surtout, à tirer dans tous les sens, le Capitaine en arrive à satisfaire tous les goûts.
Par exemple, en ce moment, j'aime lire du fantastique. Des histoires de monstres terrifiants, de châteaux écossais, de sorcières grimaçantes, de bossus sadiques... Et, comme de bien entendu, le Capitaine Ricardo en propose. Du fantastique à 5 francs belge la dose. Je m'en suis donc ligoté cinq d'affilé, dans ce genre précis, mais je ne vais pas faire dans le détail.
Car le fantastique, chez Ricardo, ce n'est pas celui des maitres du genre arpentant les brumes de la mer du nord ou les songes fiévreux d'une nuit des masques à Ostende. Pas du tout. C'est plutôt celui du Scooby-Doo d'Hanna-Barbera.
D'abord, parce que nos héros (Victor, Jenny, Morrison et Épervier Volant l'indien) semblent débarquer tout droit du Mystery Van. Ensuite - et surtout - parce que c'est du fantastique aseptisé. La possibilité d'événements extraordinaires est constamment niée avant de se voir résumé dans la conclusion en une ridicule mascarade d'une bande de mécréant qui ne visait qu'à récupérer un héritage ou se débarrasser d'un voisin trop encombrant.
"Nous avons affaire ici à un bandit, qui exploite vos superstition pour perpétrer ses crimes à son aise " affirme à raison Victor Vincent dans Le Spectre de L'Étalon Blanc.
Bref : pas de monstre, pas de malédiction. Juste un déguisement, du maquillage et une habile mise en scène que nos héros mettront à nue dans les derniers paragraphes de chaque fascicule.
"Voila [...] le mystère est éclaircit. " Et c'est tout.
Ce qui n'empêche néanmoins pas le baston d'éclater.

"Hell ! Gare au body osseux du fantôme, si jamais il me tombe sous la main ! Damned ! Je le renverrai dans le royaume des ténèbres, à l'aide de quelques uppercuts bien placés !"
...hurle Morrison dans l'Horrible Terreur... et dans son style inimitable !
Car, et c'est là le plus grand plaisir que puisse constituer la lecture d'un Capitaine Ricardo, les personnages causent en franglais.

Yes, mille diables !
Plus vite, by Jove ! Hell and Devil ! Gare à l'arret brusque, my boy ! Explique-toi, the devil ! Good, by June ! Nous sommes cuits ! Go on, damned !, le tout ponctué par deux savoureuses exceptions censées mieux caractériser nos héros :
Ainsi, ce bon vieil apache d'Épervier Volant aime à déclarer " HUGH ! " en toute circonstance et Victor Vincent, Belge de naissance, ne se départi jamais de son classique beuglement...
"MILLE MILLIONS DE TONNERRES !"
... beuglement qui, en guise de conclusion, ne saurait mieux tomber car, good bon diou d'good god, je n'ai nothing de plus à vous bonnir tonight, les mates !

DEMONIOS, LE FANTÔMAS BELGE

CRIME AU BOIS DE LA CAMBRE, ROGER D'ARJAC
COLLECTION LE VAMPIRE # 4, 1941

Roger Henri Jacquart, plus connu sous le pseudonyme quasi-transparent de Roger D'Arjac, n'est pas un auteur belge comme les autres.
Architecte le jour, il investissait son temps libre dans la rédaction de récits à faire frémir la populace et se révélait être, par le biais de sa série Démonios, un émule appliqué bien qu'un peu balourd du mythique duo Souvestre et Allain.

Dans le contexte du roman policier belge de l'époque, centré autours de la personnalité de Stanislas-André Steeman et ancré dans un carcan d'énigmes soignées et minutieuses, l'œuvre de Roger D'Arjac ne passa donc pas inaperçue.
Avec ses intrigues calibrées pour les esprits crédules et son écriture aussi rudimentaire qu'agitée, il fut largement raillé par ses pairs mais cela ne l'empêcha pas de persévérer dans le populaire frénétique et de nous livrer, au mitan de sa production, cette perle adorablement aberrante qu'est Crime Au Bois De La Cambre.


Le roman s'ouvre sur la figure éculée (mais efficace) du cri qui déchire la nuit.
Un policier se précipite dans la direction du-dit hurlement et découvre alors un cadavre emprisonné sous une couche de
glace et dont la tête aurait été arrachée par une explosion.
Dépêchés sur le lieu du crime, les enquêteurs officiels concluent, après maintes tergiversations, qu'il s'agit là d'un suicide par introduction d'une cartouche de dynamite dans la bouche.
"Il avait peur de se rater," explique le chef de la police judiciaire.

Le lecteur, qui vient d'encaisser dix pages d'explications scrupuleuses sur le pourquoi du comment de ce suicide impossible, se demande si il lit bien droit.
D'Arjac, par contre, garde son sérieux.
Son héros, Luc Mahor, sorte de Jerôme Fandor bruxellois, va bientôt entrer en scène et pour ce dernier, aucun doute ne subsiste, ce mystère est l'œuvre de Démonios, DÉMONIOS ! LE GÉNIE DU MAL !

"En êtes vous si sur, Luc ? Il y a à peine deux mois et demi que nous n'avons plus entendu parler de lui. Évidemment, la dernière fois que nous avons aperçu sa tragique silhouette, c'était dans un temple en flammes qui a dû s'écrouler sur lui...
Mais qui peut affirmer qu'il y était encore ? Qui nous dit qu'il ne rôde pas dans l'ombre à la recherche de nouveaux et sanglants forfaits ?
L'action quitte alors le bois de la Cambre pour se dérouler dans une grande demeure appartenant à de riches oisifs. Luc Mahor, son jeune assistant Bob Renan et les inspecteurs Léonard et Balthazar mènent l'enquête tandis que l'auteur multiplie les artifices.
Un ombre qui rode dans la nuit, de nouveaux cris qui déchirent le silence et un poignard tibétain enduit d'un poison qui rend fou... on se croirait presque chez Leon Sazie ou H.J. Magog.
Malheureusement, les personnages (en dehors de nos héros et enqueteurs) ne sont que de simples ébauches sans profondeur, sans traits de caractère précis et sans mobiles valables. Du coup, la ronde des suspects et l'identité des coupables, intérêt primordial des romans d'énigme et autres mystères criminels, tourne court. Il n'y a pas d'implication.
Si les apparences sont superflues, le jeu devient superficiel.


Reste néanmoins une pièce de choix : Démonios, et sa silhouette "tragique," "angoissante," énigmatique." Démonios, le visage encagoulé sous un "cylindre flou," fomentant d'improbables plans de domination du monde dans un abri de jardin secret et ridiculisant, par ses actes et ses paroles, une société bourgeoise sans gloire ni honneur véritable.
"Démonios, avec ce mépris des lois qui le caractérisait, ne disait-il pas tout haut ce que Luc Mahor pensait tout bas ?"
En fin de compte, Crime au Bois De La Cambre s'affirme comme une petite réussite drôlement bancale. Faux roman de détection doté de réjouissants accents fantastiques et d'une intrigue idiote, il a les qualités de ses défauts.
Ainsi, trahi par un certain manque d'ambition et assujetti au style Le Jury, il rate sa cible de loin, de très loin, mais retombe sur ses pattes en assurant un spectacle plus qu'amusant, car plein d'une folie contrôlée et imprégné de cette poésie du non-sens et de l'absurde qui caractérise si bien la littérature populaire sans peur et sans reproche.