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LES COULEURS DU DEUIL

LA MARIÉE ÉTAIT EN NOIR, WILLIAM IRISH
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTÈRE # 253, 1956
(Version originale parue en 1940 sous le nom de Cornell Woolrich)

5 hommes à abattre. 5 parties découpant comme des bris de miroir les 220 pages de ce roman glacial.
5 hommes, 5 noms, 5 récits liés entre eux par les actes d'une veuve vengeresse, 5 récits s'ouvrant sur une citation et répondant à une même structure - jusqu'à la fausse note, l'archet qui ripe, l'orchestre qui s'effondre.
La femme, la victime, l'enquête.
"La danse continuait, de plus en plus rapide, la danse du triomphe et de la mort."
Bliss, Mitchell, Moran, Ferguson et Holmes. Les 5 variables d'une équation dont la mariée serait la solution.
"Lorsque j'aurai découvert le point où leurs vies se sont rencontrées, la femme rentrera immédiatement en scène, et je ne tarderai pas à découvrir le motif qui l'a fait agir," affirme l'inspecteur Wanger en grattant d'une craie imaginaire le tableau noir de ses pensées.
Le motif, c'est la vengeance. Ce tropisme virulent, ce puissant carburant à fiction. Le passé est une plaie, le futur une meurtrissure et le présent nage dans le brouillard.
"J'attendais un fantôme."
Premier roman d'angoisse de William Irish - alors tout juste responsable de quelques histoires d'amour jamais traduites de ce côté-ci de l'atlantique, La Mariée Était en Noir surprend par son acuité.
Avec Julie Killeen, mariée tragique aux actes quasi-surnaturels, Irish donne naissance à un nouvel archétype, une figure marquante et dont la fulgurance des apparitions retentirait encore de nos jours en une myriade d'échos et de scintillements.
On ne sait rien d'elle et pourtant, elle existe, presque palpable, presque réelle. En déchirant le voile du souvenir, elle tord aussi celui du roman. Feu follet de papier, de mots et d'idées, elle échappe à un final trop étriqué, pour aller insuffler sa vie à d'autres imaginaires.
Car c'est elle, la femme scorpion, la femme terrifiée, la meurtrière extatique. Miss Muerte ou Louve Solitaire. Entre autres dames et demoiselles fictionnelles.
(Soledad Miranda dans Sie Tötete in Ekstase de Jess Franco)
Et comme l'écrivait Jean-Patrick Manchette, à la toute fin de Fatale, cette autre veuve ténébreuse du roman noir : "Femmes voluptueuses et philosophes, c'est à vous que je m'adresse..."

TOTALEMENT PIQUÉ !

L'HOMME AU CRÂNE D'ARGENT, PAUL EDWARDS
PRESSES DE LA CITÉ / LE MERCENAIRE # 14, 1977

L'essence du style Lyle Kenyon Engel, sous quelque franchise ou pseudonyme que ce soit, est dans l'absence totale de retenue.
Les Killmaster de Nick Carter, les Penny S. de Paul Kenyon, les Mercenaire de Paul Edwards et les premiers Blade de Jeffrey Lord ont tous en commun qu'ils sont crus et vulgaires, bêtes et jouissifs, jamais élégants et pourtant parfaitement mémorables.
Ainsi, à propos d'une secrétaire qui passe innocemment dans les parages du chapitre 3, l'auteur écrit de but en blanc :
"[elle était] aussi bonne dans ce travail que dans ce qu'elle faisait avec sa bouche et son vagin."
Ce n'est qu'une considération graveleuse parmi d'autres. Dans les productions Kenyon Engel, ces phrases-là sont comme les feuilles mortes, elles se ramassent au tractopelle. La nymphomanie n'y est pas un trouble passager de la libido, c'est un état perpétuel et normatif régissant à la seconde les actes de la gente féminine.
BAISER ! BAISER ! BAISER ! comme le hurlait si bien le sexe qui parle dans le film du même nom. Et comme le clame la fille du super-méchant mégalo à qui s'oppose John Eagle, alias le Mercenaire, dans ce roman : "Je n'en ai jamais assez [...] il n'y en a pas assez pour moi dans le monde entier."

Le super-méchant mégalo, justement, parlons-en. C'est (quasiment comme d'habitude chez Kenyon) le plus grand criminel en col blanc de son époque et il ne fait pas dans la dentelle.
"La plus part des milliardaires ont des yachts, Sir Rodney Hamilton, lui, avait un sous-marin privé."
Et si la plus part des méchants de littérature pour mecs ont une petite fantaisie qui sort de l'ordinaire, Sir Rodney Hamilton, lui, a un crâne en argent (séquelle d'un accident automobile) et des désirs incestueux qu'il n'arrive pas à satisfaire sur la personne de sa fille de vingt-et-quelques balais.
"Sir Rodney se regarda dans le miroir de la salle de bain et passa sa grosse main sur la calotte d'argent. Il se demanda, comme il le faisait souvent, s'il n'était pas un peu dérangé dans sa tête. Est-ce que tout le monde ne l'était pas, d'une façon ou d'une autre ? Ce n'était pas un monde sain."
Oui, ce n'était pas un monde sain. En fait, il n'y a même rien de sain - c'est à dire de sensé, de logique, de raisonnable - dans le joli petit univers fictif de Lyle Kenyon Engel et de son pool d'auteurs mercenaires.
Penny S. est une espionne qui pose mensuellement en couverture de revues de mode, Nick Carter fume des cigarettes portant ses initiales en lettres dorées sur le bout filtre et John Eagle répond aux ordres d'un certain monsieur Merlin, milliardaire infirme écrivant des best-sellers d'action dans "une pièce aux murs de verre qui pouvait tourner sur elle même, grâce à un système hydraulique."
Ici, tout est prétexte à la sur-enchère et le commissaire-priseur est dingue comme un shadok à la cervelle anabolisée par la lecture de Playboy.
Pourquoi faire simple lorsque l'on peut alambiquer, complexifier, gadgétiser à foison. Un univers tout en surbrillance, enjolivé comme un bijou toc et qui en ferait trop, beaucoup beaucoup trop, pour se faire remarquer.

L'ensemble possède un charme indéniable, bien souvent loué sur ce blog. Revers de la médaille, l'ensemble génère aussi, de temps à autres, des promesses qu'il ne peut tenir sur la longueur.

C'est le cas de L'Homme Au Crâne D'Argent, pénultième volume de la série aux USA, dernier en France (ne cherches pas à comprendre : les Presses de la Cité se mélangeait souvent les pinceaux sur la numérotation originale de ses diverses importation).
Le sous-marin, les perversions, la coupole en metal précieux, c'était trop beau pour durer. Manning Lee Stokes, qui ghost-write pour l'occasion sous le pseudo de Paul Edwards, tire rapidement la langue. Ce jour-là, il ne devait certainement pas tenir la grande forme.
Ainsi, après une enquête sans grand intérêt concernant une histoire de kidnapping et de concessions pétrolières, le bouquin bifurque sur une morne escapade dans la jungle sud-américaine.
Exactement comme pour un bus de touristes dans une réserve naturelle.

À votre droite, les piranhas voraces. À votre gauche, les indiens réducteurs de tête. Et si vous regardez bien sous les fourrés, vous pourrez apercevoir quelques révolutionnaires castristes.
Merci pour votre attention et n'oubliez pas le guide.

Le guide, lui, s'était clairement oublié. Il en néglige même de conclure son ouvrage décemment, c'est à dire par une confrontation musclée entre le gentil et le vilain. Le vilain meurt par hasard, le gentil retrouve son corps un peu plus tard, affaire classée.
Ce sont des choses qui arrivent, faut pas se leurrer. La came est parfois mal coupée et, contrairement aux héros dont nous dévorons les exploits, nous autres lecteurs, nous ne gagnons pas à tous les coups.

Ce qui ne m'empêchera tout de même pas de t'avouer que je n'en aurai jamais assez. Non, vraiment, de la fiction populaire outrancière et débridée,
il n'y en aura jamais assez pour moi dans le monde entier !

À BOIRE ET À MANGER...

LES SOURIS VALSEUSES, ANGE BASTIANI
CALTEZ VOLAILLE, ANGE BASTIANI
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTÈRE # 596 & 638,
1961 / 1962


Il y a à boire et à manger dans le Ange Bastiani des Presses de la Cité. De la prose alimentaire, tu penses, une trentaine de bouquins en un peu plus de dix ans, l'homme assurait un rendement plus que confortable sans pour autant s'enferrer dans le stakhanovisme du clavecin Japy.
Alors naturlich, sa production n'était parfois pas de toute première fraicheur, un peu fripée sur des automatismes de tireur à la ligne, un peu figée sur des intrigues fétiches maintes fois déroulées.
Le mari ex-arcan désormais cocu (ou dans la mouise comme pas deux), l'entourage qui sent mauvais pire que des gaugues de bistroquet, les nistonnes dévergondées qui radinent leur fraise histoire de tout complexifier et la poignée de demi-sels tendance Salut Les Copains qui se chargent d'assurer une petite corrida tous les trois ou quatre chapitres.
Format pré-enregistré et résultat prêt à emballer.
Hélas, le lectorat ne l'est pas toujours, emballé. Certains romans de Bastiani sont bien trop pépères pour être honnêtes. Écrits avec mérite, certes, mais excessivement routiniers - c'est le cas, par exemple, d'Amour, Sang et Zibeline, vaudeville criminel ennuyeux, ou de Requiem Pour Un Chien, polar campagnard un peu tarte et qui, malgré une idée de départ plus qu'attachante (un homme cherche à châtier les meurtriers de son berger allemand) et un premier tiers exemplaire, retombe rapidement dans la banalité typique du genre.
À boire et à manger, disais-je.
Car lorsque l'Ange s'en donne les moyens, son abattage littéraire pécuniairement motivé se montre aussi vivifiant que vigoureux, charmeur comme pas deux, et le lecteur tire alors une toute autre tronche.
Fini l'empalmage, place à l'enthousiasme.
Par exemple, Les Souris Valseuses. Rarement ai-je lu Ange Bastiani aussi acrobate dans l'exercice de sa prose populaire. Exactement comme si Ben-Hur (Série Noire # 222) avait chanstiqué son char antédiluvien pour un buick rutilante et grondante. Un tigre dans le moteur et la gueule qui dévore une nationale nids-de-poulisée.
Il y a la jactance qui décape, l'argot qui côtoie les bons mots, les formes et le fond qui s'enhardissent dans les limites commerciales imposées.
Tout cela est à l'image du "SACRAMENTO" hurlé par la typo du premier paragraphe. De l'artifice, du pur artifice - mais comme les feux du même nom, ça en jète et c'est gratuit, ça brille à tout petit prix, ça flambe et ça boucane.
L'intrigue est bateau (normal, ça se déroule en partie sur une péniche) et les détails savoureux - surtout pour les fanas du bonhomme.
Ainsi, premier sur scène sitôt les trois coups frappés, c'est l'habituel alter-égo Bastianesque, narrateur première personne du singulier à l'existence tracée en diagonale sur l'hexagone - origines bretonnes, les deux pieds à Paname mais le palpitant et l'accent hypothéqués par Toulon - qui donne de sa personne en se dépatouillant dans une soupe au pistou schlinguant le faits divers pour couverture de Détective Magazine.
Un chantage sur partie-fines, une nièce qui tourne comme le lait frais et un cadavre bien encombrant qu'il faut co-voiturer jusqu'au bois de saint Cucufa.

À ses côtés, paré pour l'épauler, un majordome asiatique nommé Tchen, " tout aussi habile à projeter au plafond un malabar de deux cents livres que de tortoner un tchop-sue de première."
Et face à lui, quelques arcans premier prix (" le bon petit truand d'après-guerre, qui déteint au lavage et rétrécit à l'usage "), diverses grosses huiles qui tachent (" Si c'est ça les pontes de la politique, pardon. Ça fait regretter de payer ses impôts ") et une patronne de maison close au pédigrée certifié cent pour cent reflets de France :
" Maquerelle mondaine, tenancière de bouis-bouis, un rien indicatrice, goudou sur les bords, camée à bloc, agent de renseignement de cinq ou six services, barbousarde, gestapiste, résistante, décorée, médaillée, pote avec des ministres, en cheville avec les gangs de stupfs, fourgue, receleuse, trafiquant de tout, des armes, des faux dollars, des devises, des mineures, des cigarettes, des secrets atomiques et j'en oublie.
Un joyau de femme. "
Par instants, on se croirait dans du Boudard. On n'en est pas loin. Ange et Fonfonse, même combat. L'un faisait dans le roman-photo textuel, l'autre dans l'autobiographie fleuve. Et comme l'écrivait Bastiani, dans Caltez Volaille : " Quand on a trouvé son personnage, il faut s'y tenir. On ne peut pas faire autrement. C'est la nature. "
Beau roman, d'ailleurs, que ce Caltez Volaille. Moins formaté que Les Souris Valseuses, assurément moins tonique mais plus étonnant aussi.
Un type, la trentaine bien entamée, beau mec, sort de taule et se lance dans l'arnaque de grosse mitraille via le courrier des cœurs - " Faut croire que j'ai le génie de ce qu'il faut dire pour appâter les langoustes. "
Manque de pot, les langoustes appâtées par son annonce ont beau être huppées et friquées, elle sont tout aussi blindés question avaros. Nistones chercheuses de poisse ou fouteuses de douze, barbe bleu en jupon ou araignée dans le carafon. Une demi-dizaine de sardines dans la palme et autant de coups durs sur la théière.
" C'était trop beau, trop fignolé, ces lettres enamourées. Fallait que ça cache quelque chose de glaireux. "
La suite est tout bonnement fabuleuse dans son enchainement de péripéties néfastes et de rendez-vous galants - les premières concordant avec les seconds, jusqu'à produire un effet boule de neige du tonnerre, mi-rire mi-drame, le tout enluminé par des descriptions d'un Paris qui respire les mauvais lieux et les mœurs légères, renifle le vécu (le folklore de la drague à répétition), sent le Bastiani à plein naseaux.
Il captait des bribes de vérités dans des romans de grande consommation, imprimait sa patte aussi désenchantée que roublarde à des récits d'évasion, la rubrique sensation des journaux du soir étalonné roman de gare, et lorsqu'il tenait la grande forme, il raflait la mise : une clientèle captivée, prête à refoutre le couvert les yeux fermés, appâté par un cuistot à la personnalité aussi débordante qu'attachante.
Alors, il n'aura peut être jamais beau schpile auprès des critiques, des sérieux, des chiants, et on lui en voudra toujours de ne pas avoir su (ou voulu) rester dans le sillon de ses chef-d'œuvres signés Maurice Raphaël, mais basta !
Quand on a trouvé son personnage, faut s'y tenir.
Et dans ce registre, pas à dire, Bastiani était le meilleur.


Notons que, comme pas mal d'autres romans qu'Ange Bastiani écrivit pour les Presses de la Cité, Les Souris Valseuses et Caltez Volaille furent ré-édités dans les années 70 par André Guerber, collection Super-Crime - même maquette que les Jaguar Rouge de France Sud Publication, mais en grand format et avec une couverture souple - couvertures qui arborent d'ailleurs des illustrations (d'origines ricaine) n'ayant absolument rien à voir avec le contenu empaqueté...
Ouais... je ne vois pas du tout ce que Mack Bolan et une mosquée viennent foutrent dans les parages des Souris Valseuses...
Enfin, bon... c'est aussi pour ça qu'on l'aime, le André Guerber !

IL N'EST PAS CELLE QUE TU CROYAIS...

JE NE SUIS PAS CELLE QUE... PAUL DAUNAY
LE TROTTEUR / SUPER ROMAN NOIR # 2, 1953
FALLAIT PAS COMMENCER, MICKEY SPILLANE
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTÈRE # 54, 1951

Dans Fallait Pas Commencer de Mickey Spillane (Vengeance Is Mine en V.O.), notre detective sur-violent favori, Mike Hammer, découvre à la toute dernière page du roman que Junon - et tu ferai mieux de t'arrêter là si tu n'as jamais lu ce chef d'oeuvre et que tu compte réparer ton erreur un jour, fils - que Junon, disais-je, la femme fatale de l'épisode, n'était pas une femme mais... un homme !
Ou plutôt : Un travelo. Un déguisé. Un salingue à faux roploplos et vrai zigouigoui mais tout maquillé et pomponné comme une gonzesse tendance impasse de la 42e rue tard dans la nuit.
" Nom de Dieu, je le sentais depuis le début, mais c'était tellement incroyable. Moi, un gars qui aime les femmes, qui connait toutes leurs astuces... et je donne dans le panneau ! "
Bien entendu, de la part de Spillane / Hammer, fameuse combinaison où auteur et personnage se montrent tous deux aussi brutaux, misogynes, racistes et homophobes l'un que l'autre, le résultat est pour le moins grotesque.
220 pages durant, et splendidement traduit par Gilles-Maurice Dumoulin (le meilleur, dans le genre hard-boiled), voila notre binôme de bourrins qui en fait des tonnes sur les invertis, ces dégénérés du slibard, et navigue dans une ambiance de New-York interlope à la sexualité poisseuse et où la répulsion ressentie au sein des bars à lopettes le dispute à l'attirance coupable pour cette mystérieuse vamp de la jaquette flottante.

En quelque sorte, Fallait Pas Commencer s'affirme inconsciemment comme un vrai texte malade, gavé de non-dits, de sous entendus mal-digérés (par l'auteur ?) et dans lequel, finalement, le héros, alpha-mâle tellement droit dans ses bottes qu'il en ferait passer le conformisme pour une déviance digne de la potence, manque de succomber aux charmes d'un mecton camouflé en nénette.
On se marre, on a raison.
D'autant plus que la légende veut que Fallait Pas Commencer soit né d'un défi, Spillane ayant parié à son éditeur qu'il pouvait lui livrer un roman dont la dernière phrase serait si essentielle que, retirée du texte, ce dernier en perdrait alors tout ses moyens.
Je veux dire : tout son sens, toute sa sève, toute sa raison d'être.

Bien entendu, Mickey gagna, la dernière phrase du bouquin étant " Junon était un homme ! "
Sacré roublard, va !

Quant au thème du travestissement, on le retrouvera deux ans plus tard dans une œuvrette française, Je Ne Suis Pas Celle..., signé Paul Dauney et paru aux éditions du Trotteur, collection Les Grands Romans Noirs, série Magnum.
Dans ce roman, Georges Galuret, employé d'une agence de detective privé et beau garçon de sa personne ("...les gens ne se gênent pas pour dire que j'ai tout du pédé ou de la gonzesse, ce qui n'est pas vrai, je le jure "), enquête sur les malversations d'un certain Jojo mon Ange, homosexuel notoire adepte du chantage à caractère douteux et qui, 340 pages plus tard, se révélera en fait être la patronne de notre héros, madame Pomme (" elle en a vue des vertes et des pas mûres, c'est le cas de le dire ") que le lecteur, pas poire pour un sou, avait soupçonné dès le départ à cause de la tendance que cette greluche (mais peut-on encore le/la qualifier ainsi ?) avait à se maquiller comme un camion volé.
Voila pour l'intrigue.
Ce n'est pas folichon et c'est bien triste car l'auteur, Paul Daunay, n'écrit pas si mal que ça et mitonne de temps à autre un argot de bristroquet pas dégueulasse, à base d'insultes et d'expressions désuettes.
" Tiens, petite tante, passe-toi ça dans les gencives ! "
On y déniche même l'espace de quelques instants une fantaisie évoquant lointainement le Baby Tiger Joue et Perd de Gabriel Guignard en la présence d'une triplette de reporteurs calqués sur les Marx Brothers (mais écorchés par l'auteur : ils sont trois et se nomment Apo, Groucho et Max) et d'un couple de zazous musiciens adeptes de partouses mondaines et de symphonies louftingues.
Malheureusement, le gros défaut de ce roman est de peser le triple de ce qu'il aurait dû être. 350 pages, c'est beaucoup trop pour un polar sexy envoyé à l'arrachée. 180 pages, ça m'aurait déjà semblé un peu large, c'est dire !
Quant à l'évocation du travestissement et de l'homosexualité, bien que fil conducteur de l'enquête, il ne dépassera pas le simple paragraphe à la quasi fin du volume.
L'amateur de carnaval l'aura donc compris : mieux vaut préférer le naturisme.

ESPION D'AVRIL !

POISSON D'AVRIL, JEAN BRUCE
PRESSES DE LA CITÉ / OSS 117 # 51 (1967)

Je pense être en avance sur tout le monde. Tant mieux. Je fonce, je fonce, je fonce.
POISSON D'AVRIL !

Je sais, c'est puéril mais, eh ! celle-là, en plus de trois ans de Müller-Fokker, je ne l'avais jamais faite. Et puis le bouquin du jour (enfin, du soir - actuellement, il est 23 : 59 à mon horloge fenêtre XP) le bouquin du soir est donc en parfaite adéquation avec le calendrier des écoles et de ces petits farceurs qui sonnent à vos portes, balancent des bananes sous vos pas ou vous collent des papiers découpés dans le dos, les salauds.

Alors je dis :
POISSON D'AVRIL !!!

(bis, je me répète.)
Hé hé ! Tu t'attendais à un billet habituel mais il n'en est rien. Car il s'agit là d'un OSS 117 signé Jean Bruce. Il s'agit même plus de la réédition 1967 d'un OSS 117 de 1960 et j'aime beaucoup cette série de réédition - celle avec les couvertures photographiques à l'esthétique très italienne, comme cette main gantée de cuir noir et cette fille blonde qui sort de sa baignoire.
Toute une histoire en une image
.
Bon. On s'excite, on s'excite mais le roman remet les choses à plat.

Forcement.
C'est du Jean Bruce.
Et puisqu'on cause Jean Bruce, j'interromps le fil mais ça faisait longtemps que je rêvais de poster ceci, alors j'y vais, je me lâche :



TÉLÉPORTATION ARGENTIQUE MEC, LA CLASSE
(ouaip ! le gars Bruce, il ne voyage pas, il se copie-colle sur des clichés de tarmac !)
Maintenant, le roman. Faisons rapide. Poisson D'Avril, c'est une nuit dans les bars mal-famés d'Hambourg et notre héros se retrouve entouré par des prostituées, des travestis et des prostitué(e)s travesti(e)s. Morne programme, je l'avoue, surtout après cet alléchant prologue sur une piste de bowling - Hubert Bonisseur de la Bath bonnissant ses baths roucoulades à une poupée pulmonée.
Morne programme donc, car Jean Bruce, bien que largement rodé à la littérature érotique lors de ses débuts au Fleuve Noir, peine à donner à son parcours dans les mauvais lieux d'Hambourg une odeur de souffre et de sensualité. Rien à voir avec Ange Bastiani décrivant d'incroyables gisquettes trônant dans les rades enfumés du Pavé D'Amour ou Jess Franco filmant des strip-teases à l'inventivité redoutable dans quelques boites atypiques. Jean Bruce, on a plutôt l'impression qu'il tire tout ça vers la blague vaguement potache-puceau. Les cabarets, chez lui, c'est trois nichons, deux gambettes et une anecdote vaseuse - genre, celle qu'Enrique Sagarra, l'espion anar' espagnol sort en page 163 à son pote Hubert Bonisseur, toujours aussi flegmatique :

- Cette fille, dit Enrique, me rappelle une poupée que j'ai connue à Helsinki... Elle était aussi jolie, mais elle avait un sacré defaut de fabrication...
- Vraiment ?
- Oui, elle avait perdue toutes ses dents des suites d'une maladie, et elle avait un dentier qui foutait le camp pour un oui ou pour un non... Je vous laisse à penser ce que ça pouvait donner à l'occasion de certains exercices...
- Je ne vois pas... Faites moi un dessin.
- Vous voyez très bien... D'ailleurs, je dois préciser que tout s'est arrangé et merveilleusement dès que j'ai pu la convaincre qu'il valait mieux l'enlever avant... Et je ne parle pas de la sécurité...
Ragoutant, n'est-il pas ?

LA VRAIE VIOLENCE !

BAROUD SOLO, MICKEY SPILLANE
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTERE # 662, 1963

C'est le roman d'un retour. Celui de Mike Hammer, detective privé dur de chez dur - l'homme qui, au début des années 50, faisait trembler la terre entière avec ces frasques vengeresses d'agité de la justice à gros calibre.
Car c'était un énervé, le Mike Hammer. Un farouche, un fougueux. Il explosait la couenne (des mécréants, des communistes, des criminels) à la mitraille, donnait dans le baston de ruelles sombres avec les mauvais garçons du bloc, buvait sec de l'alcool fort, tombait les filles en deux-trois mimiques de sa trogne d'individu largement boxée à la brique de construction, les pageait enfin dans son lit puis, arrivé en page 185, se rendait malencontreusement compte qu'il ne s'agissait là que de sales trainées calculatrices (et de mèche avec les mécréants communistes criminels) alors, pof, pof, froid comme une passion au pôle nord, il leur explosait la couenne à leur tour.
Goodbye bébé. Fin de l'histoire et rideau.

Malheureusement, lorsque celui de Baroud Solo s'ouvre, notre héros n'est plus le même. Près d'une décennie s'est écoulée et le Mike Hammer fait peine à voir.
"Plus de revolver. Plus de bonhomme. Plus rien qu'une épave, un clochard, une éponge à whisky," avoue-t-il lui même tout en se la roulant dans un caniveau, le pardeuss' couvert de vomissures.
Mais notre homme a ses raisons. Car 7 années plutôt, Velda, sa secrétaire chérie (cf. volumes antérieurs), a disparue dans de mystérieuses circonstances. On la dit morte. Mike pensait le contraire mais au lieu de se lancer dans la recherche de preuves, il préféra aller taquiner la boutanche dans des rades mal-famés. Fin de l'histoire ?
Non.
Car Mickey Spillane revient lui-aussi.
Il avait arrêté d'écrire, s'était fait témoin de Jéhovah mais, malgré sa petite fortune personnelle, les factures devaient continuer à s'entasser sur la table à manger et ça commençait à faire désordre.

Table rase de la salle à manger, donc. Et l'underwood qui reprend du service. Un petit tour d'échauffement en 1961 avec Le Nouveau Caïd (The Deep en V.O.) et voila notre auteur fin prêt à récupérer la jachère de son personnage en déliquescence.
Mike et Mickey, together again. The boys are back in town.

Il convient donc de concevoir Baroud Solo comme un exercice de réanimation. C'est du bouche à bouche littéraire. Ou plutôt du bouche à oreille. Mickey Spillane au chevet de son personnage fétiche, lui jetant des lianes d'intrigues auxquelles se raccrocher et faire le Weissmuller.
Car Velda n'est définitivement pas morte. Et Mike doit retrouver sa trace, as soon as possible !
- Doit aussi dénicher l'assassin de son épicier de quartier ("Ne t'en fais pas, Deway, je te vengerai " murmure-t-il) et celui d'un sénateur anti-communiste - le "nouveau McCarthy" dixit ses proches.
- Doit (tant qu'à faire) mettre la main sur une bande de voleurs de bijoux et (puisque nous y sommes) anéantir un mystérieux Dragon, le nom de code d'une équipe d'exécuteurs russes - "elle se compose de deux éléments, les Dents et les Griffes."


On pourrait ainsi croire l'ensemble exceptionnellement touffu mais, hélas, il n'en est rien. Baroud Solo rempli du vide, surjoue les coïncidences, empile jusqu'à l'excès des ingrédients trop grossiers pour être gobés.
On est loin de Dans Un Fauteuil ou de Fallait Pas Commencer. L'ambiance mec coriace dans une ville viciée ne résonne plus du tout juste et Hammer est comme téléguidé par son auteur. C'est le deus ex machina jusqu'à l'absence absolue d'investissement, toutes parties confondues.

Hammer enquête, Hammer se bat, Hammer menace, Hammer court, Hammer bondit, Hammer flingue, Hammer parle fort, s'enerve, drage mais, in fine, Hammer aurait tout aussi bien pu rester le cul coincé dans son fauteuil à rien glander que le roman n'aurait pas changé d'un pouce. L'intrigue aurait suivi son cours, tout aussi factice, tout aussi laborieux.
"[...] plutôt que de gêner vos mouvements, je ferai tout mon possible pour les favoriser " dit un agent du FBI à notre héros. Bel aveu. Spillane opère sans finesse et ne s'en cache pas. Le boulot est prémaché, la passion absente.
"Tu n'es plus le Mike Hammer d'autrefois, mon ami" lance un journaliste à notre héros, en page 114. Et c'est en quelque sorte le leitmotiv de cet épisode. Le temps est passé par là. 7 années (fictives) pour le personnage, 9 (réelles) pour l'auteur.
Dans la pratique comme dans le symbole, il s'agit désormais de dégraisser la mécanique. Pas de chance. Cette fois-ci comme pour de bon, le charme est rompu. Mike Marteau est en mousse et le matelas est moisi.

On entr'aperçoit néanmoins, de ci de là, quelques éclats de cette splendeur passé - celle-là même qui auréolait nos deux mammouths au début des années 50.
C'est, par exemple, cette réminiscence d'un aventure sanglante, en page 95 ("Je lui avais cisaillé le bras d'une rafale de mitraillette, et le membre était tombé avec un bruit mat au milieu des vêtements de la fille, comme une offrande païenne.") C'est surtout, clou du spectacle, l'ahurissant affrontement du chapitre 12, opposant Hammer au sinistre agent communiste Le Dragon.

"Ils ne savent pas ce que c'est que la vraie violence..."
...marmonne Spillane à l'égard de sa concurrence, foisonnante à l'orée des sixties. Car pour lui, il s'agit réellement d'un baroud solo. Il lui faut reconquérir sa place. Alors cette vraie violence, il en donne un aperçu plus que saisissant 6 pages durant. Combat de fauves. Et tous les coups sont permis, même la crucifixion sauvage.
Mais l'effort ne rattrape pas les trop nombreuses erreurs commises par l'auteur. Quant au final, prévisible puisque rituel depuis J'Aurai Ta Peau (I The Jury), il achève de banaliser le tout.

Alors, que dire ? Un mauvais roman policier, chez Spillane, c'est facile. Un mauvais Spillane c'est par contre plus décevant. Peut être un come-back en forme de coup de grâce ? En tout cas, à l'époque, les détracteurs devaient bien jubiler. Le roi de la Vraie Violence se prenait les pieds dans son propre tapis.

À noter qu'un film fut tiré de ce roman. The Girls Hunter, comme pour le titre US du bouquin. Dans le rôle de Mike Hammer, Mickey Spillane exerçait son talent d'acteur tough guy - c'était une quinzaine d'années avant sa série de publicités télé pour la bière Miller Lite. Jamais vu la chose mais j'imagine que ça doit être dément. Un auteur de roman interprétant son propre héros... d'autant plus qu'à ma connaissance, il fut le seul à s'y être essayé !
En un sens, c'est extrêmement glorieux.

LA DÉCAPE JOHN BOLT

7 HOMMES A TUER, ROBERT HAWKES
PRESSES DE LA CITÉ / NARC # 2, 1975

7 Hommes à Tuer, deuxième volume de la série Narc, s'ouvre comme un western. Trois coups de feu sont tirés dans Central Parc et John Bold, intrépide agent anti-narcotiques, galope en leur direction sur son canasson de location.
" Hue, cocotte ! [...] Montre-moi un peu ce que tu as dans le ventre."
Niché dans son holster d'aisselle, se tient l'habituel colt .45 commander, "cet automatique dont les balles ont une puissance d'arrêt suffisante pour soulever un homme du sol, " et tout autour de notre homme se dresse La Ville, cette menaçante entité post-spillanienne "qui mourrait lentement d'une énorme overdose d'héroïne."
Le décor est planté. Son immutabilité est l'unique ressort dramatique animant la série. John Bolt face à la faune urbaine des camés et des truands, tous réitérant épisode après épisode les mêmes scènes dans une suite de tableaux à l'aspect interchangeable, le même environnement simplement rehaussé de-ci de-là par de menus détails.
Ici : un parc, un cheval, la neige. L'auteur les plaque sur sa partition comme l'ouvrier en bâtiment empile des briques sur du ciment.
Le reste, c'est du connu, c'est du solide. L'éternelle rengaine du flic violent et des truands sadiques, ce générique infini ponctué de quelques riffs énervés pour mieux conserver l'attention du lectorat. Inutile de modifier la formule. Elle colle à la perfection.

Ainsi, dans chaque début d'épisode de Narc, un collègue à John Bolt se fait trucider par ces salauds de trafiquants de drogue. C'est l'étincelle au démarreur émotionnel. L'effet sur-justifie la fonction première de notre héros.
Il était déjà en mission contre le crime qui se sniffe, s'avale et se fume mais le voila désormais transfiguré, n'assumant plus seulement la fonction de justicier assermenté par la loi mais cherchant aussi à assouvir un désir de vengeance tout personnel.
Malheureusement, dans 7 Hommes à Tuer, notre héros n'a pas de collègue à ses cotés pour essuyer une bastos. Et l'auteur n'a que le cheval sous la main pour lancer sa petite combine.
C'est donc le cheval qui trinque.
"Se faire tirer dessus, cela faisait partie des risques de son métier à lui, agent fédéral ; mais s'en prendre à un animal qui ne demandait rien à personne et qui n'avait rien à voir avec les querelles des hommes, cela était tout bonnement impardonnable."
Rassurons les 50 millions d'amis des bêtes, le cheval sera vengé. Et bien vengé.
John Bolt s'en charge.


"Je pense sérieusement à donner votre nom à ce service, vu la régularité avec laquelle le Département nous approvisionne en blessés par balle " lui lance un gars des urgences en page 54.
Pourtant, si l'on fait le compte des morts (violentes) et des blessés (par balle), il devrait s'estimer foutrement heureux, ce praticien hospitalier, de ne pas avoir été muté à la morgue du coin.

Car dans l'univers littéraire de Narc, les chambres froides, je les imagine salement encombrées niveau bidoche sanguinolente.
D'autant plus lorsque, le temps de quelques chapitres, notre héros troque son colt commander (déjà pas dégueulasse question balistique terminale) contre une arme de sa confection, "un fusil de chasse aussi puissant qu'un lance-roquettes."

Changez de cavalière ! Si la valse ne se pratique qu'à deux, les volées de plomb, du coté de chez Narc, ne connaissent par contre aucune limite numérique - excepté celle de la comptée paginale.
158 unités pour assurer le service. C'est suffisant. On tire d'abord et on pose l'intrigue ensuite.

Dans 7 Hommes à Tuer, John Bolt doit donc faire face à Paris Whitman, "l'homme le plus dangereux qu'il eût jamais rencontré," un black dinguo-fou, ancien agent des narc violemment tabassé par des flics racistes et tirant depuis lors sa revanche de la société wasp américaine en abattant à tour de bras ses ex-collègues blancs.
Le cheval ne devait pas pleinement satisfaire notre auteur.
Et John Bolt de se retrouver aux prises avec un faux dilemme : venger Paris Whitman de l'infamie subie tout en l'empêchant, à coup de flingue, de sévir plus longtemps.
Faux dilemme car, comme nous l'écrit l'auteur, "l'activité de Bolt ne laissait qu'une place réduite aux sentiments." Et en avant pour la décarpillade des maccabés, la comptée des mecs troués - sans oublier toutes les filles malmenées et les véhicules explosés.
7 Hommes à Tuer suit le train-train habituel de la série
. Fusillades, guet-apens, poursuites et gros barouf. Et si la locomotive de tête n'a pas la puissance (forcement hallucinante) d'un SCUM de Joël Houssin, la foulée reste bonne : Narc va vite, Narc fait fort et, bien que le duel final soit expédié en trois coups de 45, Narc ne déçoit pas.

Essayez donc si vous en trouvez.
C'est sans aucun doute possible la meilleure série de mectons urbains super-énervés et super-sur-armés qui soit.

INUTILE N'EST PAS FOKKIEN

ZOND ET LA COLONELLE, JOSETTE BRUCE
PRESSES DE LA CITÉ / ZOND # 5, 1977

Je pourrais te raconter pleins de trucs au sujet de ce bouquin. Par exemple, qu'il y a des scènes de sexe avec un Apollon Schwarzeneggien mogoloïde.
Qu'il y a aussi de la violence gratuite pour faire moderne.
Qu'on y trouve deux lesbiennes ninja.
Que le méchant est une grosse bonne femme qui passe son temps de paragraphe à décapsuler des binouzes.
Que l'ensemble est signé Josette Bruce, veuve éplorée du grand Jean, mais qu'il fut probablement écrit par un certain Joss Morgan, anonyme prolo de la plume à louer.

Je pourrai donc écrire plein de choses en vrac, te résumer le truc en dépit du bon sens, faire des citations hors de propos, insérer quelques blagues pas drôles dans le tout mais voila, en lisant Zond Et la Colonelle il y a à peu près trois mois de cela, j'avais malencontreusement oublié de prendre des notes et de marquer des pages.
Autant dire que, pour écrire un billet sur la chose aujourd'hui, je me retrouve fort démuni.
Heureusement, il y a la quatrième de couv'.

Ouvres tes guillemets, je cite sans vergogne :

Depuis son fabuleux ranch du Texas, la Colonelle lance ses tueurs à travers le monde. La veuve milliardaire a réuni ce qui se fait de mieux dans la profession : Dan Scott - "Monsieur tout le monde" du crime -, Wong - l'expert en arts martiaux - et surtout les redoutables béguines...
Rien ne semble pouvoir s'opposer aux monstrueux projets de la colonelle : faire de son fils le maitre du Texas d'abord, des États-Unis ensuite...
Mais elle commet l'irréparable.
S'attaquer à Zond.
Face aux projets chimériques et à la fortune colossale de sa redoutable adversaire, Zond va opposer à la fois ses dons uniques - lecture des pensées à distance, télépathie, force de son super-conscient - et sa fidèle équipe : Richard Wat - le dandy efficace -, Ulrich Xylander - le colosse -, Rinaldo Yeso - l'acrobate aux doigts de fée -, sans oublier son arme secrète : Sofia Voltyn, la Pasionaria des tables de jeu.
Ça fait envie, n'est il pas ?
On croirait lire un croisement entre une production Lyle Kenyon Engel, un épisode de Doc Savage et un autre de l'Implacable, le tout écrit par un sous-Joël Houssin.
Des criminels, des super-pouvoirs et des wannabe maitres du monde !
Le résultat n'est pas très éloigné de cette combinaison démentielle mais ne vous emballez pas, ça n'est tout de même pas aussi exceptionnel que ce que l'on pourrait s'imaginer.
D'ailleurs, si ça l'avait été, j'aurai certainement pris des notes.
Logique, non ?
En tout cas, je n'ai jamais écrit un billet aussi facilement.
Merci, quatrième de couverture !

CHANGES PAS DE STYLE, POUPÉE

GARE AU YÉTI !, PAUL EDWARDS
PRESSES DE LA CITE / LE MERCENAIRE # 9, 1977

Salut mec. J'espère que t'es en forme. Aujourd'hui, je débute sans détour et je te pose directos la question à cent balles : T'as bien reluqué la pépée qui orne la couverture de ce bouquin ?
Eh oui mec, il s'agit bien de Joëlle Coeur, relookée pour l'occase en farouche bergère bien outillée question fusillade.
Pareille introduction, ça te fouette le sang et ça place le bouzin sous d'excellentes hospices.

Surtout que ce Mercenaire-là, ce n'est pas le triste borgne para-militaire des éditions Gérard de Villiers, celui écrit par Alex Kilgore alias Jerry Ahern, mais bien une production farfelue tout droit sortie des industries en littérature lourde Lyle Kenyon Engel, le grand spécialiste de l'espionnage proto-porno anglo-saxon, l'homme derrière les séries Nick Carter Killmaster, Blade ou The Baroness.
Le curriculum vitae qui pèse et en impose, surtout aux grands malades du populaire sans peur et sans inhibitions que nous sommes.

Notre mercenaire en question se nomme donc John Eagle Expeditor. Super agent ultra secret aux origines mi-indiennes mi-ecossaises, il turbine à plein temps pour une organisation hyper-occulte possédant un quartier général propre à rendre heureux tout amateur de spy-fiction allumée qui se respecte puisqu'il s'agit d'une "monstrueuse construction d'acier, de verre et de beton creusée dans les flancs du volcan eteint de l'ile de Makaluha."
Le big boss de toute cette affaire, quant à lui, se nomme Merlin. C'est le personnage le plus intéressant de la série. Physicien nucléaire sur-doué, il se trimbale en fauteuil roulant et passe son temps libre à écrire des romans d'espionnage sous pseudonyme.
Tu parles d'une mise en abime.
Mais ne nous perdons pas en vaines analyses. Aujourd'hui, je te l'ai déjà dit, je fais vite.

Ainsi, dans cet épisode, John Eagle est envoyé par Merlin au Tibet pour y combattre des Yetis cyborgs conçus par un savant fou maoïste.
"Au fond, le cyborg, c'est l'exécutant idéal dont rêvent la plupart des gouvernements. Il est obéissant et il n'a peur de rien."
Bien entendu, production Kenyon oblige, on trouve aussi dans les parages quelques nymphomanes délurées. Et si John Eagle Expeditor ne donne pas dans le porno-clinique façon Penny S, cela n'empêche pas son auteur de nous offrir quelques ravissantes perles de romances masculinisantes, à l'image de ce "je veux que vous entriez en moi comme un taureau furieux," phrase gentiment susurrée à l'oreille de notre héros par une aimable tibétaine moulée grand-style avec bosses et creux là où il faut et plus qu'il n'en faut.

On y trouve aussi une espionne nymphomane. Torturée des mois durant par nos vils chinetoques, elle ne pense pourtant qu'à se faire reluire, n'importe où, n'importe quand et par n'importe qui.
A la fin du roman, elle tombe enfin sur notre vaillant héros. Ni une ni deux, lui saisit donc son petit oiseau (je ne blague pas) et lui murmure (page 166) : "Prends-moi John, [...] si tu savais à quel point j'en ai envie !"
Moi, je me gondole. Ce roman, comme le chantait Karen Cheryl, c'est Venise !
Parce que le John, il est tout de même en plein milieu d'une mission d'infiltration incognito du camp adverse, et faudrait tout de même pas qu'il se fasse prendre en traitre par les méchants avec le bénard au niveau des chevilles, en train de se faire travailler en loucedé le loustic par une mousmée affamée.

Néanmoins, puisqu'il s'agit d'une production Kenyon, le sens des priorité de notre héros diffère nettement de celui de l'espion moyen et comme le déclare si sagement l'auteur : "Autant la satisfaire tout de suite : cela simplifierait la situation, et la remettrait peut être dans son état normal.
Et puis cette fille était diablement excitante...
Autant joindre l'utile à l'agréable."

Quelques pages plus tard, après avoir remplie son office, l'espionne nymphomane meurt sous les balles chinoises. Aucune surprise, on s'y attendait : Gare Au Yeti respecte à la lettre les règles du genre.
Malheureusement, si le contrat "qualité populaire" est honoré avec zèle, le roman manque d'un brin de nervosité et peut être même d'un peu de folie. Car aussi sympathique et débile qu'il soit, Gare Au Yéti reste en effet trop souvent dans les ornières du formaté en série.
Mais qu'importe ces menus défauts : un bouquin avec des cyborgs poilus, des chinois fourbes, des espionnes nymphomanes, une base camouflée dans un volcan et Joelle Coeur en couverture ne peut être qu'essentiel à la survie d'un individu müller-fokkisé.

DES LÈVRES À TUER...

Voici la couverture de Version Originale (Portrait In Smoke en V.O.), un très bon roman noir signé Bill S. Ballinger et dans lequel un agent de recouvrement tombe amoureux d'une mystérieuse jeune femme, sur laquelle il se fait de nombreuses illusions. Je résume très mal mais ne m'en demandes pas plus.
Le bouquin est, de nos jours, encore disponible (chose rare, pour un truc sur le Muller-Fokker...), aux éditions Librio, avec une couverture franchement affreuse (rien d'étonnant...)
L'édition présentée ici est l'originale, Presses De La Cité, collection Un Mystère # 50, 1951.
On remarquera un petit défaut : le titre n'apparait pas et le nom de l'auteur est mutilé. Mais est-ce bien un défaut ? Telle quelle, cette couverture est magnifique...
...et me renvoie à cette édition de La Môme Vert-de-gris, livre de poche, 1964.
Simple et superbe.

WHITE LINES

A COUP DE H., ROBERT HAWKES
NARC # 1 / PRESSES DE LA CITE, 1975

Je vais pas te conter fleurette, fifille. Si t'as déjà lu des bouquins d'hommes, tu connais le topo. On est des frustres, des violents, des foncièrement brutaux.
On est ce qu'on bouffe.
Et ce qu'on bouffe n'est pas vraiment digeste. Ni distingué.
La psychologie, la profondeur des caractères, l'émotion, je vais te le dire, bébé : on s'en tartine. Notre truc, c'est pas la romance pour gamine, c'est le concentré de virilité. Et ce truc là ne connait qu'une seule règle. C'est celle que Mickey Spillane édicta.
Tu chopes le consommateur par les tripes et tu lui tords les grelots avec le genoux. Droit, gauche, c'est ton choix. Tu balance un dernier coup sur la tronche et l'affaire est lancée à plein tonneau, comme sur des roulettes atomiques.
Le reste, vraiment, c'est pour les foireux.
Ce qui compte, c'est d'accrocher le client
.
Un peu comme si tu refourguais de la chnouf : Parles pas des à cotés, focalise toi sur la monté initiale.


A ce petit jeu, Robert Hawkes, l'auteur de la série Narc, est plutôt fortiche. Le lecteur, il se le met dans la glaude en une page montre en main. Et c'est encore plus vrai avec ce premier volume. A Coup De H. Un titre qui résume bien le style.
Haché menu et héroïque.
Hyperbolique, hénaurme et haletant.


Dans cet épisode, John Bolt, notre héros du bureau des narcotiques, super-flic ultra-violent supra-efficace, sorte de David Warbeck paumé dans une prod Umberto Lenzienne singeant Dirty Harry, John Bolt donc, affronte Antoine-Georges Peray, trafiquant français responsable de la mort de 3 agents du D-3.
"Tuer des narcs, dans le milieu des trafiquants, correspond à une pratique commerciale courante."
Mais Bolt, ce genre de pratique, ça le fout en rogne. Sévèrement.
Armé de son habituel colt .45 commander et d'un fusil spécial à canon scié faisant "des trous par lesquels un éléphant aurait pu passer," il décide donc de nettoyer la ville des enflures qu'elle héberge, des enflures qui transforment les états unis en "une nation jeune prématurément vieillie par la violence et la peur, une nation de victimes en puissance de la poudre blanche."

C'est classique et ça ne rigole pas. Ça flingue sec. New York a peur. Ses habitants n'osent plus sortir la nuit.
"Ils savaient qu'un drogué pouvait les attendre derrière une porte ou au coin d'une rue, prêt à leur briser le crane d'un coup de barre de fer, histoire de les délester des quelques dollars qui lui permettrait de se payer sa quantité habituelle de bags. Qui se serait aventuré à sortir après la tombé du jour en se sachant à la merci de près de 600 000 assassins en puissance, obnubilés par le rêve d'une aiguille bienfaitrice pénétrant dans leurs veines ?"

Heureusement, John Bolt n'est pas une tante. En 2 chapitres et quelques coups de carabines, il butte une dizaine de gonzes et envoie Antoine-Georges Peray à l'hôpital. Le truand marseillais momentanément hors service, Bolt s'attaque alors au reste de l'organisation : un flic véreux et un dealer noir de Harlem.
L'affaire devient sérieuse. Comparé au John Bolt d'A Coup De H, l'Executeur de Don Pendleton semble bien falot. Quasiment relégué au rang de héros ès littérature pour morue pas fraiche.

"Traite-moi encore une fois de connard, espèce de petit merdeux, et je te transforme la tête en passoire," explique notre agent du Narc à un jeune membre du gang black de Harlem avant de le torturer via de grandes rasades d'eau bouillante sur la tronche.
Les ligues de vertus et les associations de droits civiques n'approuveront pas. Le lecteur friand de ce genre de douceurs, par contre, applaudira à pleine paluches. Narc est brutal, possiblement démago, très certainement de mauvais goût - combinaison nécessaire à la parfaite exécution d'un divertissement violemment revanchard de type auto-justice et vigilantisme urbain.
Alors ne grincez pas des dents. Relaxez vous. Chargez le .45. Préparez la bibine. Faites valser le rocking chair. Et ne me bonnissez surtout pas que vous avez mieux à lire.
Car, pour paraphraser Raymond Chandler : qu'on me montre quelqu'un qui ne peut pas souffrir la littérature virile de bas étage : ce sera un pauvre type, un pauvre type intelligent - peut être - mais un pauvre type tout de même.
Avis aux intéressés.

LE GRAND MÉNAGE FAÇON SPILLANE

NETTOYAGE PAR LE VIDE, MICKEY SPILLANE
PRESSES DE LA CITE / UN MYSTÈRE # 107, 1952

Ce n'est peut être pas du Mike Hammer mais dès la deuxième page du texte, l'on peut être certain d'une chose : Nettoyage Par Le vide ( The Long Wait en VO) est bien un roman de Mickey Spillane.

" J'avais trois choses à faire dans cette garce de ville " déclare le narrateur, un ex-GI amnésique fraîchement débarqué à Lyncastle.
" Tuer quelqu'un. Empêcher quelqu'un d'autre de nuire d'avantage en lui cassant les deux bras. Fouetter une troisième personne avec une bonne ceinture de cuir, de manière à lui en laisser les marques imprimés sur la peau jusqu'à la fin de ses jours.
Cette troisième personne était une femme."
On le sent, on le sait, ça va être misogyne. Oh oui ! ça va être brutal. Pas de pitié. Mickey le dingue est dans les parages.
Caltez mauviettes, giclez lopettes.
Nettoyage Par Le Vide est, comme tous les romans du grand Spillane, une affaire d'hommes.


Ainsi, à défaut de Mike Marteau, nous avons pour héros première personne du singulier un certain Johnny Mc Bride (soit Jeannot La Mariée), un gars qui cherche une femme, Vera West, l'ancienne compagne de Lemmy Servo, le caïd qui tient Lyncastle, ses forces de l'ordre, ses commerces et ses politiciens sous sa coupe.
Ou plutôt par les couilles, comme il se doit d'être écrit en bon langage Spillanien.

Mc Bride débarque donc après un exil forcé de 5 ans. Il est venu pour se venger, pour rétablir sa vérité, pour tout foutre en l'air.
C'est du Spillane.
Il y a d'énormes approximations, des tonnes de facilités, des raccourcis biens sentis et un retournement de situation aussi vieux que le monde, et aussi grossier que ceux employés par André Duquesne - le Spillane français, la classe en moins.

Il y a surtout de larges rasades de sexismes et d'érotisme macho. La suceuse de glaçon, l'idiote peu farouche, la bonne pomme soumise, la prostitué cultivée, tout ça, c'est du Spillane pur jus.
Et puis, c'est aussi un roman des années 50. Le héros se reçoit régulièrement des coups de crosses sur le carafon. Assommé le temps d'un paragraphe, histoire de bien assurer la transition. 36 chandelles et puis s'en va. C'est le fondu au noir des bons vieux polars de l'ancien temps.
Ça se lit donc sans déplaisir. On connaît tous les codes, tous les trucs. Le flic véreux, le flic intègre. La garce et la gentille fille.
Parfois, tout se mélange et se barbouille. Le roman plonge dans des abimes de n'importe quoi. On connait le truc. On apprécie.

" Déshabille-moi " chuchote la rouquine agonisante, un trou dans la poitrine, flinguée alors qu'elle sauvait le héros.

" Nymphomane jusqu'au dernier soupir " rajoute Spillane.

Malheureusement, si tous les ingrédients sont présents, si la sauce monte onctueusement, le roman se vautre dans le grotesque lors du sprint final, calqué sur le grand classique J'Aurai Ta Peau (I, The Jury), strip-tease inclus mais retourné comme une vieille chaussette.
Il y a les oiseaux qui gazouillent, le soleil qui se lève et un mariage à la clef. On se croirait presque dans une romance Harlequin.

Pour du Spillane, même en tenant compte de certaines bonnes volontés, ce n'est pas très fameux.
Mais après tout, on le savait.
Ce n'était pas un Mike Hammer et le personnage principal se nommait Johnny Mc Bride.
Certains signes ne trompent pas.

1987, LES GUERRIERS DU FUTUR

LA GUERRE DE LA ROUTE, DB DRUMM
PRESSES DE LA CITE / RANGER # 5, 1987

Toujours la grande catastrophe et ses conséquences (cf. le message précèdent, je ne vais pas me répéter pour tes beaux yeux) mais cette fois, pas de bon roman au programme, non non, place à 3 colombins imprimés en 1987 - du dangereusement radioactif et fichtrement post-apocalyptique qu'a de bonnes intentions mais qui n'arrive jamais à les concrétiser...

...Par exemple, le tome 5 de la série Ranger, succédané du Survivant en plus fantaisiste et décadent, genre western-spag' atomique.
Fourgué de cette manière, on a envie d'y croire.
Déjà, Mad Max II, passé les références aux classiques de Ford et Hanks, était un peu Leonien par endroits. Et puis les Ritals nous ont eux aussi bien fait gondoler avec leurs réappropriations du genre - une petite pensée émue pour Joe D'Amato et son ultra-jouissif 2020 Texas Gladiators, dans lequel des cow-boys du futur (et un ninja super-cool) combattaient de vils barbares et de méchants militaires fachoïdes.

Dans Ranger, le topo est assez identique (militaires, barbares et bagarre dans le saloon incluse) : c'est con, c'est cool, c'est abrutissant et c'est douloureux.
Je te résume la chose, tu vas voir :
Donc, le héros, Ranger de son petit nom, c'est une espèce d'ahuri avec un bandeau rouge sur le front
et qui pilote sur les freeways défoncées des USA un camion blindé super-équipé, véritable délire de gamin gavé aux micromachines et à supercopter. Il est accompagné dans ses aventures par un buddy black qui commence toutes ses phrases par un invariable "hey man" et ensemble, unis comme les doigts de la main, ils dézinguent du punk mutant dégénéré en pagaille, sans se bouger le cul de leur siège de bagnole, juste en appuyant sur un bouton qui fait TACA-TACA-TAC, BADABOUM-FROUCHHH, SPLACH-BADABANG-ZIOOUM, et voila les méchants déchiquetés en mille morceaux qui hurlent tous AAARGHH! à l'unisson tandis que nos héros, stoïques et imperturbables, continuent à tracer leur voie sur l'autoroute du futur post-nucléaire, le lecteur cassette à fond les ballons sur un bon vieux tube de Judas Priest, genre Painkiller ou Turbo Lover.

Bref, c'est la grande classe - surtout si tu as 5 ans et que tu entrechoques toujours tes hotwheels avec ton action-man deuxième génération, en faisant de gros bruits de boite à vitesses et d'explosions avec la bouche.
Ouais, Ranger, c'est du certifié 100 % régression. Le super-méchant ressemble à Skeletor dans Les Maîtres de L'Univers. Il s'appelle le Cavalier Noir, "un mutant inhumain, doué d'une force et de pouvoirs inhumains." Je ne te le fais pas dire.
Ses acolytes sont coulés dans le même moule. Il y a Manta, la Brigitte Nielsen à ultra-gros tits et qui se trimbale constamment la devanture à l'air libre. Il y a ensuite les vilains Krabs, des punks dégénérés du futur qui s'habillent fashion (clous, chaînes, insigles SS, doigts humains en pendentifs) et fument de l'épinard, "une marijuana mutante aux effets démoniaques." Des gars défoncés de la tête aux pieds et qui ne servent qu'à se faire ravager la couenne par Ranger et son pote black.

Pour le reste, dans La Guerre De La Route, il y a aussi un semblant d'intrigue, une affaire de course au trésor pour récupérer le mythique magot d'Howard Hughes. Le récit oscille entre novelisation de Donjon et Dragon et scénario type des comics franchisés de la Marvel période Jim Shooter, genre Larry Hama sur GI Joe... mais en encore plus crétin. C'est dire.
Rajoutons à l'ensemble quelques débordements émotionnels, du gore qui tache, un érotisme de pacotille ("ses seins étaient deux collines rondes au sommet desquelles se dressaient de petits mamelons tendres, son ventre une mer d'huile aux couleurs de soleil couchant et ses jambes deux fuseaux d'ambre qui se rencontraient à l'endroit où avait poussé un doux buisson noir aux senteurs de sauvagine.") et le tableau est complet.
Ranger, c'est du tenace, du littérairement dégueulasse, du fortement conseillé aux amateurs de saloperies infantilisantes qui n'ont pas froid aux yeux et aux synapses.



LE MAITRE DES ORAGES, ZEB CHILLICOTHE
PLON / JAG # 11, 1987

Tout aussi con mais avec plus de prétentions (mauvaise idée, ça), voici le onzième volume de la série JAG - série signée Christian Mantey, un ex-auteur Fleuve Noir assez décevant, ici en association avec Joël Houssin – 1987, c'était sa période plumitif mercenaire.
Bon, JAG, je dois l'avouer, je n'ai jamais vraiment compris ni accroché. La catastrophe initiale, toujours résumée dans les premières pages de chaque épisode, ne m'a jamais convaincue. Trop baroque, trop alambiquée. L'univers qui se rétracte, no comprendo. Moi, il me faut du simple, du frustre, du classique. Apocalypse nucléaire ou rien.
Bref, JAG, niveau littérature virile d'après la bombe, c'est un peu le pompon de la fantaisie. Cela permet tout de même quelques beaux passages étranges ("Le temps joue contre nous. Toutes ces saloperies qui tombent du ciel gangrènent insensiblement les mers, les continents. Le paradis d'hier n'existe plus. C'est l'enfer tous azimuts. Y'a plus rien de sacré; que tu sois nanti ou pas, l'étau se resserre ! ") mais sur la longueur, c'est plus ennuyeux qu'autre chose.
Chaque épisode est structuré comme un scénario de jeu de rôle. L'influence fut largement reconnue par Houssin. Malheureusement, le résultât est peu glorieux. Les missions se suivent et se ressemblent. Errance dans une contrée hostile, découverte d'une (micro) civilisation autarcique, exploration, confrontation, résolution.

Le Maître Des Orages n'échappe pas à ce formatage. Inutile donc de le résumer, c'est déjà fait.
Reste alors le style propre à la série. Houssin et Mantey tissent en effet des images digne d'un Brussolo à ses débuts au Fleuve. Monstres de cauchemars, anatomies grotesques, technologies mutantes, biologies hybrides, architectures vivantes. Il y a de l'idée, assurément, mais ces visions peinent à s'affirmer autrement qu'en une succession routinière de tableaux dans un jeu d'arcade. Sans réalité propre ni prise sur le lecteur, le monde du Maître des Orages, sa prétendue logique interne, son imagerie, tout cela semble artificiel. C'est de la poudre aux yeux, qui pique et qui dérange. C'est surtout une esthétique dépassée, celle des corps démembrés fixés sur des mécaniques inhumaines. On dirait du Jim Ballard de fête foraine, mal pensé, mal structuré. C'est quasiment Crash videoclipé par un gogo à la gaga - si tu ne vois pas ce que je veux dire, t'as bien de la chance.
Bref, Le Maître Des Orages (et plus globalement tout ce que j'ai déjà pu lire de Christian Mantey) en fait à la fois trop et pas assez. Seules les 4 dernières pages (pour la apport à la continuité de la série) valent tripette. Pour le reste, rendez-nous nos punk warriors, nos héros commandos, nos débiles sous testostérone et leurs habituels déserts radioactifs.
La littérature post-nuke taillée au kilomètre est un genre qui digère mal les débordements d'originalité.



LES PARASITES DE L'HORREUR, SEABURY / CORMAN
MEDIA 1000 / APOCALYPSE # 1, 1987

Cette fois, trêve d'excentricité et place au schéma classique, bien lourd et bien gras, prévisible et balisé comme du Survivant ou du Ranger. Tu connais le topo : Les bombes sont tombées, blablabla, le monde est en ruine, blabla... vaste désert radioactif... îlots de civilisation... faire face aux attaques constantes des méchants mutants... bref, c'est le bordel nucléaire habituel avec, pour seule particularité, une grosse touche d'horreur cradingue, façon film gore des années 80, et tartinée avec l'ardeur d'une bétonneuse rustaude.
Ainsi, dans Les Parasites De L'Horreur, notre héros Russ Norton, ancien militaire tendance commando, super-baroudeur inflexible, Mack Bolan croisé avec Bruce Willis, ("le meilleur d'entre tous" nous dit la quatrième de couverture), Russ Norton donc, doit protéger une ville d'une attaque de zombies fou-furieux.
Ça sonne 100% bonnard mais malheureusement, le roman se révèle tout juste lisible, Don Seabury et Terence Corman (en réalité, Richard D. Nolane et Michel Pagel) n'arrivant pas à rendre leur histoire intéressante. La faute à un rythme mollasson, à une écriture merdique, à un personnage principal vraiment trop con et à un méchant, le Terminateur, totalement pathétique.
La faute surtout à une accumulation sans inventivité de scénettes sanguinolentes, toutes aussi longuettes que monotones.
Corps mutilés, sphincters déchirés, tripaille débraillée, vessies relâchées, membres explosés, recoins intimes défoncés, n'est pas L'Echo Des Suppliciés qui veut. Les Parasites De L'Horreur pourrait d'ailleurs se résumer en une simple liste d'atrocités un peu ternes, un peu glauques.
On débute ainsi avec :
- un charcutage en règle, directement suivi par :
- une séance de torture pas très féministe incluant viol collectif, mutilation vaginale et incubation contre-nature.
On passe ensuite à :
- un arrachage de gorge permettant une nouvelle incubation,
- une double compote-party (étripage, fractures multiples et vomissures en tout genre) dans les rangs du personnel d'un hôpital,
- une nouvelle incubation, cette fois par voie vaginale,
- une colonne vertébrale de zombi éclatée,
- deux nouvelles gorges ouvertes et bouillonnantes,
- une minorité raciale frontalement hachée, la cervelle rondement déchiquetée,
- un bref aplanissage humain à coup d'armoire métallique,
- une décapitation suivie d'un déroulement d'intestin,
- une autre décapitation avec puissant jet d'hémoglobine et tronche volante... j'arrête là. Page 73 du roman, soit la moitié du catalogue. L'entassement peut sembler zélé mais cela ne le rend pas pour autant distrayant. C'est quelconque, routinier, sans éclat ni fulgurance. Nolane, qui s'était montré bien dur avec les Gore du Fleuve Noir, est loin d'en égaler le plus mauvais. Les Parasites De L'Horreur manque de substance, de vie, d'inventivité, de folie. Le roman est en quelque sorte à l'image des exactions qu'il présente : plat, froid, ennuyeux, répétitif.
C'est d'autant plus décevant que, de par son mélange d'horreur sanglante et de post-nuke bourrin, la série générait tout de même certaines attentes... qui ne se trouveront jamais concrétisées.
Et ça, c'est impardonnable.