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LA DAME D'ENFER

MME LUCIFER VOUS FAIT UN BRAS D'HONNEUR, ANGE BASTIANI, JEAN DULLLIS ED. / SANG D'ENCRE # 1, 1974

Elle s'appelle Lucie, Lucie Fair. C'est un nom qui ne trompe pas et qui possède cette efficacité propre aux calembours patronymiques d'un Alphonse Allais.
Quid de Elie Coïdal, de Mac Abbey, de Harry Covayre ?

Pour Lucie, le sobriquet coule de source et traine dans son sillage une odeur de souffre. Madame Lucifer vous fait un bras d'honneur et ce geste rappelle que l'ange déchu était aussi agitateur céleste.
Un type brillant, le Lucifer, soit dit en passant. Porteur de lumière, donc porteur (au premier degré) de couleurs.
Sans en dénigrer les connaissances, Madame Lucifer, elle, préfère s'adonner aux coups et aux douleurs.
"Tu es la vérole, toi " confie un truand déconfit que la dame - plus démoniaque que vérolée - a cruellement roulé et marqué.
Fallait s'y attendre.
Car elle n'en fait qu'à sa tête, la Lucie Fair et, forte de son quintal de viande en fête et de sa grande gueule de nature désalée, elle en impose au point d'éclipser l'intrigue même du roman.

Primo, elle en impose par le physique. C'est "de l'article pour vrais connaisseurs," écrit l'auteur en s'attardant, espiègle, sur ces "roberts de Walkyrie, de dompteuse, de Junon " et d'ajouter :
"Il en allait tout pareil pour le reste. Du mollet à l'épaule, du fouettard au buffet, de la cuisse aux ailerons. Une cathédrale de chair, de style flamboyant."
Ensuite, elle en impose par le mental. Car "on ne s'appelle pas Lucie Fair impunément" et que, sous la plume d'un écrivain aux ailes tachées de sang, une héroïne aussi particulière ne peut être définie que par une malice grandeur nature.
Journaliste à sensation et terreur en jupon, adepte des citations d'évangile et grande consommatrice d'alcools et de cigares, Lucie Fair combine à elle seule tous les fantasmes populo de l'auteur de gare, parfum au patchouli compris et relents d'Allain & Souvestre inclus. Elle s'en retrouve même à diriger, avec l'aide de sa sœur ainée et d'un truand reconverti, une institution pour jeunes gisquette égarées - institution qui (entre nous soit dit) tient plus du conservatoire d'arcans femelles que du couvent pour frêles oiselles.
Ainsi, question enseignement, le vol à la tire et le maniement d'un rigolo y côtoient les cours d'arts ménagers et de bonne tenue en société. Programme extra pour entonner gaiment "tu sera un homme, ma fille" - et ce, sans même passer par la case cueillette des asperges.
Ou comme le dit si bien une vieille radasse en page 164 :

"Bande de petits enculés, je vais vous apprendre le respect de la femme, moi."
Bien entendu, dans tout ce fourbi, l'institut tient la place centrale et le bras d'honneur de Madame Lucifer ressemble - on n'en sera pas étonné - aux œuvres alimentaires que Bastiani fourbissait dix ans plus tôt aux Presses de la Cités, avec ces trois ou quatre fils d'intrigues qui se croisent et s'entremêlent jusqu'à former un mince tissu d'histoire que l'héroïne, lancée là-dedans une paire de ciseaux en pogne, s'ingénie à trancher net et à recoudre 250 pages durant.
En résulte donc une exécution purement mécanique du récit, avec ses passages obligés et ses figures imposées. Ici : un cadavre à convoyer dans les bois, une mère maquerelle combinarde, des hells angels déchainés, une vie de campagne pépère, une crucifixion sauvage, quelques esclandres et fusillades, la traite des blanches en toile de fond et un chantage sur héritière pour corser le tout.
Ça ressemble aux Souris Valseuses, c'est positif. Et si le couperet de conclusion tombe par trop rapidement - résolution factice en prime - l'ensemble est mené avec suffisamment de maitrise pour assurer une lecture hautement jouissive.
En témoigne le clou du spectacle, cette surprise-party de mendigots et loqueteaux, chapitre 18, et qui n'aurait certainement pas dépareillé dans un épisode des Pieds Nickelés.
Et pour citer une pensionnaire :
"Faudrait savoir si c'est une kermesse ou le zoo de Jean Richard."
Faudrait savoir, oui. D'autant que ce Bras d'Honneur boxe dans les deux catégories : à la fois kermesse héroïque et numéro de cirque, avec revolvers fumants et chaines à vélo en lieu et place des traditionnels mirlitons et cotillons.
Le lecteur sérieux peut décliner l'invitation. C'est aussi graveleux que grotesque. Les autres seront à la bombe.
Chouette fête à Neu-Neu
, Ange !

À BOIRE ET À MANGER...

LES SOURIS VALSEUSES, ANGE BASTIANI
CALTEZ VOLAILLE, ANGE BASTIANI
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTÈRE # 596 & 638,
1961 / 1962


Il y a à boire et à manger dans le Ange Bastiani des Presses de la Cité. De la prose alimentaire, tu penses, une trentaine de bouquins en un peu plus de dix ans, l'homme assurait un rendement plus que confortable sans pour autant s'enferrer dans le stakhanovisme du clavecin Japy.
Alors naturlich, sa production n'était parfois pas de toute première fraicheur, un peu fripée sur des automatismes de tireur à la ligne, un peu figée sur des intrigues fétiches maintes fois déroulées.
Le mari ex-arcan désormais cocu (ou dans la mouise comme pas deux), l'entourage qui sent mauvais pire que des gaugues de bistroquet, les nistonnes dévergondées qui radinent leur fraise histoire de tout complexifier et la poignée de demi-sels tendance Salut Les Copains qui se chargent d'assurer une petite corrida tous les trois ou quatre chapitres.
Format pré-enregistré et résultat prêt à emballer.
Hélas, le lectorat ne l'est pas toujours, emballé. Certains romans de Bastiani sont bien trop pépères pour être honnêtes. Écrits avec mérite, certes, mais excessivement routiniers - c'est le cas, par exemple, d'Amour, Sang et Zibeline, vaudeville criminel ennuyeux, ou de Requiem Pour Un Chien, polar campagnard un peu tarte et qui, malgré une idée de départ plus qu'attachante (un homme cherche à châtier les meurtriers de son berger allemand) et un premier tiers exemplaire, retombe rapidement dans la banalité typique du genre.
À boire et à manger, disais-je.
Car lorsque l'Ange s'en donne les moyens, son abattage littéraire pécuniairement motivé se montre aussi vivifiant que vigoureux, charmeur comme pas deux, et le lecteur tire alors une toute autre tronche.
Fini l'empalmage, place à l'enthousiasme.
Par exemple, Les Souris Valseuses. Rarement ai-je lu Ange Bastiani aussi acrobate dans l'exercice de sa prose populaire. Exactement comme si Ben-Hur (Série Noire # 222) avait chanstiqué son char antédiluvien pour un buick rutilante et grondante. Un tigre dans le moteur et la gueule qui dévore une nationale nids-de-poulisée.
Il y a la jactance qui décape, l'argot qui côtoie les bons mots, les formes et le fond qui s'enhardissent dans les limites commerciales imposées.
Tout cela est à l'image du "SACRAMENTO" hurlé par la typo du premier paragraphe. De l'artifice, du pur artifice - mais comme les feux du même nom, ça en jète et c'est gratuit, ça brille à tout petit prix, ça flambe et ça boucane.
L'intrigue est bateau (normal, ça se déroule en partie sur une péniche) et les détails savoureux - surtout pour les fanas du bonhomme.
Ainsi, premier sur scène sitôt les trois coups frappés, c'est l'habituel alter-égo Bastianesque, narrateur première personne du singulier à l'existence tracée en diagonale sur l'hexagone - origines bretonnes, les deux pieds à Paname mais le palpitant et l'accent hypothéqués par Toulon - qui donne de sa personne en se dépatouillant dans une soupe au pistou schlinguant le faits divers pour couverture de Détective Magazine.
Un chantage sur partie-fines, une nièce qui tourne comme le lait frais et un cadavre bien encombrant qu'il faut co-voiturer jusqu'au bois de saint Cucufa.

À ses côtés, paré pour l'épauler, un majordome asiatique nommé Tchen, " tout aussi habile à projeter au plafond un malabar de deux cents livres que de tortoner un tchop-sue de première."
Et face à lui, quelques arcans premier prix (" le bon petit truand d'après-guerre, qui déteint au lavage et rétrécit à l'usage "), diverses grosses huiles qui tachent (" Si c'est ça les pontes de la politique, pardon. Ça fait regretter de payer ses impôts ") et une patronne de maison close au pédigrée certifié cent pour cent reflets de France :
" Maquerelle mondaine, tenancière de bouis-bouis, un rien indicatrice, goudou sur les bords, camée à bloc, agent de renseignement de cinq ou six services, barbousarde, gestapiste, résistante, décorée, médaillée, pote avec des ministres, en cheville avec les gangs de stupfs, fourgue, receleuse, trafiquant de tout, des armes, des faux dollars, des devises, des mineures, des cigarettes, des secrets atomiques et j'en oublie.
Un joyau de femme. "
Par instants, on se croirait dans du Boudard. On n'en est pas loin. Ange et Fonfonse, même combat. L'un faisait dans le roman-photo textuel, l'autre dans l'autobiographie fleuve. Et comme l'écrivait Bastiani, dans Caltez Volaille : " Quand on a trouvé son personnage, il faut s'y tenir. On ne peut pas faire autrement. C'est la nature. "
Beau roman, d'ailleurs, que ce Caltez Volaille. Moins formaté que Les Souris Valseuses, assurément moins tonique mais plus étonnant aussi.
Un type, la trentaine bien entamée, beau mec, sort de taule et se lance dans l'arnaque de grosse mitraille via le courrier des cœurs - " Faut croire que j'ai le génie de ce qu'il faut dire pour appâter les langoustes. "
Manque de pot, les langoustes appâtées par son annonce ont beau être huppées et friquées, elle sont tout aussi blindés question avaros. Nistones chercheuses de poisse ou fouteuses de douze, barbe bleu en jupon ou araignée dans le carafon. Une demi-dizaine de sardines dans la palme et autant de coups durs sur la théière.
" C'était trop beau, trop fignolé, ces lettres enamourées. Fallait que ça cache quelque chose de glaireux. "
La suite est tout bonnement fabuleuse dans son enchainement de péripéties néfastes et de rendez-vous galants - les premières concordant avec les seconds, jusqu'à produire un effet boule de neige du tonnerre, mi-rire mi-drame, le tout enluminé par des descriptions d'un Paris qui respire les mauvais lieux et les mœurs légères, renifle le vécu (le folklore de la drague à répétition), sent le Bastiani à plein naseaux.
Il captait des bribes de vérités dans des romans de grande consommation, imprimait sa patte aussi désenchantée que roublarde à des récits d'évasion, la rubrique sensation des journaux du soir étalonné roman de gare, et lorsqu'il tenait la grande forme, il raflait la mise : une clientèle captivée, prête à refoutre le couvert les yeux fermés, appâté par un cuistot à la personnalité aussi débordante qu'attachante.
Alors, il n'aura peut être jamais beau schpile auprès des critiques, des sérieux, des chiants, et on lui en voudra toujours de ne pas avoir su (ou voulu) rester dans le sillon de ses chef-d'œuvres signés Maurice Raphaël, mais basta !
Quand on a trouvé son personnage, faut s'y tenir.
Et dans ce registre, pas à dire, Bastiani était le meilleur.


Notons que, comme pas mal d'autres romans qu'Ange Bastiani écrivit pour les Presses de la Cité, Les Souris Valseuses et Caltez Volaille furent ré-édités dans les années 70 par André Guerber, collection Super-Crime - même maquette que les Jaguar Rouge de France Sud Publication, mais en grand format et avec une couverture souple - couvertures qui arborent d'ailleurs des illustrations (d'origines ricaine) n'ayant absolument rien à voir avec le contenu empaqueté...
Ouais... je ne vois pas du tout ce que Mack Bolan et une mosquée viennent foutrent dans les parages des Souris Valseuses...
Enfin, bon... c'est aussi pour ça qu'on l'aime, le André Guerber !

SPÉCIAL SPÉCIAL-POLICE : DUO DE LUXE

À LA VIE À LA MORT, ZEP CASSINI
FLEUVE NOIR / SPÉCIAL-POLICE # 171, 1958

Troisième roman d'Ange Bastiani au Fleuve Noir, deuxième en Spécial Police et dernier sous le pseudonyme de Zep Cassini, À La Vie À La Mort conte l'errance frelaté, meurtrière et nocturne de deux militaires en permission dans une ville qui jamais ne se verra nommer mais en laquelle on reconnait Toulon, sa rade et ses putes.

Il y a P'tit Louis, le bon gars, et Lucien, le mauvais bougre, une brute qui souffre du palu et de la dingue, sale résurgence d'Indochine.
Grandement inquiétant avec son surin et ses attitudes de lunatique en sueur, il hante les pages du bouquin tel un spectre livide avant de très vite se métamorphoser en fou homicidaire.

L'action se déroule principalement en huis-clos.
Permission pour un massacre, ou la dernière baraque sur la gauche. Les deux hommes tournent en rond, boivent à s'en rendre malade, le regard fiévreux, la mine hagarde. Même la fuite en plein air leur semble être une nouvelle claustration. Aucune porte de sortie, aucune échappatoire.

Ange, comme de bien entendu, se montre magnifique du début à la fin. Il renouvelle son répertoire (maquereaux et cueilleuses d'asperges n'y font que de la figuration), tire parfois à la ligne (le marathon 220 pages Fleuve Noir, forcement) mais se récupère constamment sur des passages aussi âpres que surprenants.
Surtout, c'est son écriture qui enlève le tout, en captant à merveille cette débauche dans la détresse, la haine, l'accablement.

Deux individus livrés à eux mêmes, une compagne dévoyée, des truands à leurs basques, un amour qui tourne comme le lait frais et un final étouffant dans une villa isolée sur la plage.

Il y avait, dans ce roman, matière à exécuter un grand, un très grand film désespéré, façon adaptation de Frédéric Dard par Robert Hossein. Pourquoi pas une co-production Italienne. Giuliano Gemma dans le rôle de P'tit Louis et quelqu'un d'aussi patibulaire qu'effrayant dans celui de Lucien. Trouves l'acteur toi-même. On remontera le temps, on finalisera la chose ensemble. Cinquante ans plus tard, les critiques s'accorderont à dire que ce fut là une œuvre fondatrice pour tout un genre. Malheureusement, elle n'existe pas.
Reste le bouquin.
Je m'accorde avec moi-même pour t'affirmer qu'il est magistral.


L'ÉTERNITÉ POUR NOUS, G.J. ARNAUD
FLEUVE NOIR / SPÉCIAL-POLICE # 234, 1960

Quatrième roman de G.J. Arnaud au Fleuve Noir, deuxième en Spécial-Police, L'Éternité Pour Nous reste un texte phare dans la monstrueuse bibliographie de son auteur.
Imperceptible bien que décisive, la mutation s'y affirme. Arnaud quitte les mornes territoires Simenonesques pour s'aventurer dans des friches populaires propices à l'érection de châteaux vénéneux.

Ce n'est pas encore du proto-Brussolo mais c'est déjà du grand Arnaud. Ce n'est pas encore cette société moderne qui façonne les individus en compressant les âmes mais c'est déjà cette maison aussi hanté que souhaité et dont les murs sont comme des toiles d'araignées, emprisonnant à jamais les êtres, les condamnant à la marginalité et au meurtre, à la folie et au drame.

Surtout, dans L'Éternité Pour Nous, c'est l'érotisme et le social qui prennent le pas sur le criminel et ses intrigues.

L'érotisme, c'est la présence de ces deux femmes qui se disputent le héros - une combinaison classique chez Arnaud. Il y a Brigitte la strip-teaseuse et Agathe, la froide Agathe, calculatrice mais sensuelle, qui se coule entre les jambes de Jean-Marc pour lui déclamer une passion brulante.

Le social, c'est ce couple d'artistes, Jean-Marc et Brigitte, qui, exactement comme Madame Mallet 19 ans plus tard dans un autre bouquin de G.J. Arnaud, souhaite passer noël au chaud.
Ne plus se sustenter de sucre et de farine les jours de disette, ne plus compter la petite monnaie en voyant les jours se rétrécir, ne plus crever de froid dans une mansarde minable.


Le résultat est fascinant, comme cette plage en hiver, ces vagues qui la lèchent et ce pin odoriférant qui semble envouter Jean-Marc.
Puis l'isolement, la survie, l'amour et les basses manigances qui se retournent contre le bonheur durement acquis.
Arnaud enchaine rebondissement sur rebondissement. 120 pages dedans et le lecteur se retrouve tout pantelant. La suite se fait plus calme mais tout aussi plus sournoise.
Quant à la fin, il s'agit de ce coup en traitre, cette habitude chez Arnaud, le couperet qui déboule sans prévenir lors du dernier paragraphe pour faucher les bonnes intentions et ravager les plus sensibles d'entre nous. Ici, le choc se voit atténué par la puissance des 220 pages précédentes mais qu'importe. Car L'Éternité Pour Nous est un superbe roman, peut être l'un des plus beau que cet auteur ait pu écrire.


Deux années plus tard, José Benazeraf en massacrera l'intrigue et les sentiments dans son premier film, Le Cri de la Chair.
Outre Michel Lemoine, le Gérard Philipe du bis, on pouvait s'y payer un jeton de mate sur la splendide Monique Just (son dernier film, quelle misère pour cette beauté) et la bovine Sylvia Sorrente, une fille dotée d'un fort solide parechoc mais dont la triste bobine fit capoter tous les films dans lesquels elle eut le mérite d'apparaitre.

Brigitte, vamp alcoolisée et auto-destructive, aurait méritée un bien meilleur traitement argentique.

PAVÉ D'AMOUR ET PAIN DE FESSE


Méridional par vocation, bien qu'originaire de l'ouest du septentrion français,
Ange Bastiani, dit Victor Maurice Lepage, dit Maurice Raphael, dit beaucoup d'autres choses - dont certaines assez peu plaisantes - Ange Bastiani aimait chanter les mauvais coinstos de Toulon.
Sa rade, ses rades et ses putes.
Surtout ses putes - celles qui officiaient dans le petit Chicago, soit le Pavé d'amour, et à qui l'auteur dédia, dans son Mauvais Lieux de la Cote D'Azur (Balland, 1969) ce magnifique chant d'amour, plein d'une tendresse vaseuse, entre fascination poétique, extase de connaisseur et gueule de bois du consommateur :



"Ah ! cet ancien quartier des claques ! Successivement baptisé le 'Chapeau rouge', puis le 'Pavé d'amour', en aura-t-il fait couler de l'encre et de la salive, entre autres liquides.

Il n'est certes plus un mauvais lieu, ou si peu, mais son souvenir demeure encore si vivace auprès de ceux qui l'ont connu ou en ont rêvé, son existence a si profondément marqué la ville de son sceau, qu'il serait dommage et malhonnête de ne pas le rappeler à la vie pour quelques instants.

C'était l'époque où Toulon ne portait ni cache-sexe, ni ceinture de chasteté et ne s'en portait pas plus mal.

Quartier réservé, mais pourquoi l'appeler quartier quand il était une ville et combien davantage. Une ville qui vibrait, vivait intensément, hurlait ses charmes, ses appâts et possédait, selon les moments, tout à la fois la douceur et l'âpreté de certains petits villages d'Estrémadure.

La ville de luxure... au sud, au nord, à l'est, à l'ouest. Boxons, claques, bouis-bouis,... dans tous les sens, tous azimuts, sous toutes les longitudes.

Ville dans la ville, avec ses placettes intérieures bruissantes de minuscules fontaines feuillues où de petits ânes gris allaient boire. Toute imprégnée de mystère discret, avec ses rites, ses lois, son univers particulier.

Le jour, c'était le grand sommeil. De vieilles sorcières dépeignées, hirsutes, drapées dans des peignoirs à ramages multicolores, traînaient leurs savates de porte en porte, tandis que des gamins efflanqués, noirs de crasse, les yeux brillants, les jambes grêles, jouaient aux billes et à touche-pipi devant les lupanars. Par instants fusaient des cris, des rires gras, des bribes d'altercations par les fenêtres aux persiennes closes. Puis le quartier faisait sa toilette, jetait ses eaux de bidet et se fardait pour la parade nocturne.

Et, chaque nuit, cette parcelle d'infini, ce monde en fleur, brûlait de son désir de vivre, d'aimer, de faire l'amour et de se soûler à mort. Vibrant de tous ses feux, des cuisses des filles, jambons blafards, jambes tordues de varices des sous-maquées aux doigts bouffis cerclés de bijoux faux.

Symphonie des cuisses, des ventres et des fesses. Usines à gonos, temples du tréponème... blennos à la grosse, on ne détaillait pas, dans ces cathédrales de l'amour tarifé à la goutte de semence, serviette en sus.

Ah ! ces petites vendeuses de joie, amies très chères qu'on retrouvait toujours entre deux coupes de champagne vinasseux et de bière à la sciure de bois, dans des décors d'Alcazar, de fête foraine et de mille et une nuits au rabais.

Toi, Fifine-la-boscode qui racolait à l'angle de la rue Traverse-Lirette, qu'il vent ou qu'il pleuve, toujours sur pied, toujours d'attaque. Elle y allait à la besogne, la vipère et le mistral lui auraient plutôt dévissé sa bosse que de lui faire perdre une passe. elle ne manquait d'ailleurs jamais de pratique, une clientèle régulière, fidèle, de celles qui font la prospérité des négoces. Il n'y en avait pas pour tout le monde. Elle jouait à guichets fermés.

Toi qui débarquait tout droit de la poissonnerie où tu criais les moules et les violets.

Toi, la brune aux fesses vertes et toi, décolorée à l'eau de javel, qui cueillait si bien les pièces de cent sous entre les lèvres de ta vulve prenante.

Et la Bretonne de l'Assistance publique, placée en pleine campagne, près de Douarnenez, chez un nourricier qui l'éduquait à coups de fourche et força, dès ses neuf ans, tout ce qui pouvait être forcé en elle.

Et les négresses cafres, bantous, niam-niam, avec leurs nichons en forme de poire à lavement.

Quoi qu'on en dise, vous demeurez la conscience de ce siècle, sa conscience et sa seule poésie...

Poésie de vos bidets, de vos dessus de lit brodés à la main, des roses en papier gaufré de vos chambres, les mêmes qui ornent les tirs forains et les statues en plâtre de la petite Thérèse de Lisieux.

Havres de grâce. Grâces de vos havres. Grâces à prix réduits...

Pouffiasses de mon coeur, filles à matafs, à dockers à nègres, à gnacoués, en avez-vous connus de ces hommes qui suaient la peine, l'effort, la crève, la fièvre, le désespoir et qui, un soir, à la sauvette, venaient jeter entre vos bras humides de blanc gras le poids de leurs chaînes.

Esclaves à la demi-heure des esclaves à perpétuité, courtisanes à galériens, cléopâtres des bastringues, petites soeurs des très pauvres, des damnés, des tordus, des bagnards. Filles de peine de la joie, sur lesquelles se penchaient ces gueules aux yeux vitreux, déjà morts, ces mufles aux dents pourries qui vous hoquetaient dans les narines leur haleine lourde et bavaient des glaires sur vos épaules.

Vos pauvres défroques de travail, oripeaux de fêtes atroces, vos lingeries douteuses, vos déshabillés qui se voulaient coquins et qui n'étaient que lugubres.

Tristesse truculente des boxifs, frénésie désespérée de vos étreintes en série. Apothéose suprême de la fesse."

Le Pavé d'amour, Bastiani lui dédia aussi une piece de theatre, Le Pain Des Jules, qui devint par la suite un roman, puis un film.
Des truands s'y entre-tuaient pour des histoires de gagneuses tandis que les respectueuses en question degoisaient sur leur vie quotidienne aux comptoirs de troquets à gogos du petit Chicago Toulonais.
"Ah ! nota Toussaint, il faut bien dire que les femmes, si on les corrige pas de temps en temps, y a quelque chose qui manque à leur bonheur."
Mais avant le film, avant le roman, avant même la pièce de theatre, il y eu une nouvelle, écrite pour France-Dimanche, publiée dans le numéro 451 du 17 avril 1955, puis reprise dans le Mystere Magazine # 341 de l'été 76.
C'est l'ébauche de la seconde partie du Pain Des Jules, juste après le mauvais coup porté au beau Toussaint par Pascal l'Élégant.
Ce n'est certes pas ce que le grand Bastiani écrivit de mieux mais c'est un document assez passionnant pour qui

petit 1 : a lu Le Pain des Jules
petit 2 : aime cet auteur par trop mésestimé.
Et puis, je l'ai déjà écrit précédemment, du Bastiani, on ne crache pas dessus.
Alors, arrêtes ton char et ouvres tes chasses.
Merci.



















L'ANGE ET SES DETTES

NUAGES DE SANG, ANGE GABRIELLI
LES PRESSES NOIRES / ESPIONNAGE # 98, 1967

N'y allons pas par quatre chemins. J'ai déjà écrit tout le mal que je pensais des charlatans littéraires qui s'acharnent sans relâche sur la dépouille d'Ange Bastiani.
Je ne reviendrais pas là dessus.
En tout cas, pas directement.

Le cadavre, par contre, a toujours son mot à dire. Il s'exprime à travers le temps. Au detour d'un paragraphe, dans un roman oublié, Bastiani jette ainsi le doute.

Dans Nuages De Sang, second roman d'espionnage qu'il signa sous le pseudonyme transparent d'Ange Gabrielli (le premier étant Les Sirènes D'Anvers), l'auteur met en scène un certain Vic Vorlier. Le nom ne vous sera peut être pas inconnu. Il servit en effet de masque à Bastiani pour un seul et unique polar, Nous Irons En Enfer Ensemble, publié en 58 par Ferenczy en collection Feux Rouges.
Mais ici, Vic Vorlier n'est plus parure de plume. Il est protagoniste principal, agent secret français, " bâti en force, carré de coffre et de visage, le crâne passé à la pierre ponce, l'oeil bleu tour à tour féroce et candide, les lèvres charnues, sensuelles, découvrant volontiers pour un sourire d'homme qui ne sourit qu'aux femmes une double rangée de dents éblouissantes. "
Envoyé par son patron à Toulon, il est chargé de mettre le grappin sur une bande d'espions ennemis sévissant dans une base de recherche militaire française mais, pris au piège du moule géographique de son auteur, il passera finalement la majeure partie de ses phrases à se la trainer dans les mauvais lieux de la cote d'Azur.
Comme roman d'espionnage purement alimentaire, Nuages De Sang assure un spectacle hautement divertissant. Le style est effacé mais efficace, les personnages bien campés, l'action présente et le décor, forcement truculent.
Mais l'intérêt réside ailleurs.

Chapitre 2, Vic Vorlier fait la connaissance d'Irène, une indicatrice. Elle est censée lui servir de guide dans Toulon mais permet surtout à l'auteur d'évoquer une période sombre de l'histoire de France. Ainsi, questionnée par Vic Vorlier sur ses faits d'armes, elle répond : "je n'ai jamais eu affaire qu'à certains messieurs de la rue Lauriston, qui m'ont tailladé les seins au rasoir."
La rue Lauriston, et son numéro 93, de sinistre mémoire. C'était la que se trouvait la Carlingue, pendant l'occupation. Un repère de truands devenus collabos.
Certains oiseaux ont longtemps affirmé que Bastiani en était. Certains l'affirment encore. Comme si notre homme était de la même race que Loutrel, Masuy ou Lafont...

Mais reprenons.
Page 81, Vorlier rencontre un scientifique faisant l'objet de menaces de mort - des séries de petits mots sur lesquels sont écrits " SALE BOCHE ! ON AURA TA PEAU ! "

" une croix gammée paraphée la menace."
Et l'intéressé de s'exclamer :
"Sale Boche, [...] je n'ai jamais été nazi, monsieur, mon frere aîné, qui était colonel dans l'Afrika-Korps avec Rommel, a été fusillé par les S.S. en juillet 44. Pendant que j'étais prisonnier en France, ma femme, qui avait vingt ans à l'époque a été arrêté par la Gestapo, quelque mois avant la débâcle. Elle a eu de la chance, on l'a relâchée au bout d'une semaine. On avait dû la traiter sans doute avec de grands égards, elle a préféré se suicider dans les premières qui ont suivi sa remise en liberté. Voila le sale Boche dont on veut avoir la peau."

"Vic le regardait vitupérer, frappant la table de son poing. En si peu d'instants, il y avait eu un tel changement d'attitude chez cet homme qu'il se demandait jusqu'à quel point il ne se livrait pas à quelque comédie."
De tout cela, je ne tirerai aucunes conclusions. Aucune n'est d'ailleurs nécessaire. Ange Gabrielli ré-évoquera les troubles de l'occupation deux années plus tard, dans Le Trésor Des Nazis, et une seule certitude doit être à retenir. L'homme était une sacrée plume. Il s'agit désormais d'oublier ce que quelques connards essayent de nous faire gober.
Puis se plonger, avec angoisse et ravissement, dans ses œuvres.

Lisez Coup De Typhus. Lisez Arrêtes Ton Char Ben-Hur. Lisez Maurice Raphael. Lisez les deux Mauvais Lieux ou bien même, si vous avez un train à prendre prochainement, lisez Nuages De Sang.
Un écrivain de talent, on ne pinaille pas dessus.

AINSI SOIT ANGE BASTIANI !

NOUS IRONS EN ENFER ENSEMBLE, VIC VORLIER
FERENCZI / FEUX ROUGES # 14, 1958
LE TRÉSOR DES NAZIS, ANGE GABRIELLI
LES PRESSES NOIRES / POLICE # 13, 1969

Aujourd'hui, lorsque quelqu'un, un bloggeur, un hotu, un pauvre type en demande d'attention parle d'Ange Bastiani, c'est pour lui casser automatiquement du sucre sur le dos et faire gentiment reluire, après lecture du fameux article en ligne du Matricule Des Anges, la belle panoplie du Didier Daeninckx en kit, modèle ultime du Torquemada socialiste des préhauts de la littérature populaire.
Les gars qui s'attardent vaguement sur Bastiani, c'est toujours le même refrain, c'est la java des mecs outrés, c'est ennuyeux. On ressasse du vent, du vide, on s'ingénie à créer de toutes pièces un génie à bruler que, de toute manière, on ne lira jamais puisque, voyez vous, cette littérature ne porte désormais plus la digne odeur de poussière des greniers, cette littérature sent le charnier des caves où l'on torturait, elle sent la merde, l'abominable cruauté rampante des salauds ordinaires. Et Bastiani était un salaud. Un beau, un vrai qui, avec la bande à Bony-Lafont, se chargeait des sales besognes de l'occupant. Enfin, c'est ce qu'on dit. C'est donc que ça doit être vrai. Impossible de se tromper, non ? Comment ? Aucunes preuves ? D'autres sons de cloches ? Vous savez, Pierre Genève, ce n'est pas Patrick Modiano.

(pause)
Aux enflures dans le champ de tir : Ange Bastiani vous fait un bras d'honneur. Certains feraient d'ailleurs bien de (re)lire la lettre anonyme ouvrant le Ainsi Soit-Il de Maurice Raphaël. "On vous entend chialer et c'est pas drôle." Oui, je l'imagine bien, l'anonyme Bastiani, l'archangélique Raphaël, "quelqu'un qui vous veut du bien" signe-t-il en bas de sa missive, déféquant à la figure de ce non-lectorat en mal de scandale, de croustillant, de glauque, de graveleux, d'outrageant dans la culture. "Au demeurant, qu'ils aillent se faire foutre..." Ben Hur expédie les affaires courantes. Je le laisse s'exprimer.
" Moi, j'en ai marre d'être attendu au tournant, même par Dieu, si il croit me faire honneur...
...Des comptes, des jugements derniers ou pas, mais, foutre, des comptes, on cesse pas d'en rendre, toute sa vie. A tout, à tous. A l'état civil, à sa nourrice, aux pions, aux juteux, aux zautorités, aux gabelous, aux condés, aux curés, à l'État c'est moi, aux armes citoyens, aux marchands de soupe, aux dire son nom après dix heures, aux passons la monnaie...
Des comptes à qui ?... De quoi ?... Pourquoi ?...
On finira jamais d'être jaugé, jugé, pesé, étiqueté, toisé, arpenté, condamné, pestiféré, traqué, talonné, étouffé, embrigadé, caporalisé, imposé, contribualisé, stérilisé, azimuté, tondu, battu, cocu... alors, mille bastringue, c'est mon droit d'être pas content et de le dire.
- Ton droit, tu rigoles, quel droit ? Tu en as toi, des droits ?... en images, au cinéma, au musée Grévin, à la fête à Neuneu. Le droit d'être un trou-duc que tu as et celui de te faire bourrer jusqu'à l'os. Jusqu'à l'os, tu réalises, pas d'espoirs. "
à bon entendeur salut et classons le dossier. Parlons plutôt d'Ange et de ses petits polars de gare qu'il signa pour l'argent (et alors ?) après avoir remisé au vestiaire ses ambitions littéraires.
La semaine dernière, je m'en suis tartiné deux, sous pseudonyme. (Ange Bastiani sous pseudonyme, c'est un joli comble, pas ?)
Le premier, Nous Irons En Enfer Ensemble, signé Vic Vorlier, était plutôt médiocre. Un roman téléguidé mettant en scène le héros typique des œuvres Bastianiennes, narrateur première personne aux expressions méridionales, voyou reconverti et embarqué dans une sale affaire par une nana - quarantaine radieuse, froide et sensuelle, ancienne meneuse de revue reconvertie en femme du monde et marié à un gogo industrieux. La femme typique des œuvres Bastianiennes donc. C'est par elle que les pires malheurs arrivent mais Bastiani la décrit avec une étonnante déférence, une certaine fascination que l'on ne retrouve nulle part dans le roman noir à l'ancienne, qu'il soit français ou US.
Les femmes de Bastiani / Raphael, ce ne sont ni les nobles gagneuses soumises de Lebreton, ni les vamps homicidaires et venimeuses des polars à la Spilanne. Les femmes de Bastiani / Raphael respirent un amour vache étouffant et passionnel dans lequel le héros se piège de son plein gré, et c'est autour de cette impression que ses romans s'articulent. Il suffit de lire sa trilogie au Scorpion pour s'en convaincre. Ses quatre en Série Noire aussi. Ici, c'est un peu plus dilué, mais tout de même notable.
A part ça, je tranche, rien à sauver. L'intrigue est hautement prévisible, les retournements de situations se voient venir dix pages plus tôt et le final, forcement bâclé, laisse au lecteur l'impression d'inachevé typique de l'écrivain bouclant ses feuillets en catastrophe.

Inutile de perdre son temps, passons au suivant.
Le Tresor Des Nazis, donc. Signé Ange Gabrielli. J'en sens certains frémir d'avance. Bastiani + nazis, c'est un mauvais combo non ? Que nenni !
Moi, déjà, j'adore les nazis. Hola, attention ! Je parle des nazis dans la littérature. Que les esprits grincheux aillent se pendre dans la section commentaire, ici, on parle culture populaire débridé. Faudrait pas confondre, merci.

Ensuite, le roman est excellent - en tout cas, excellent en ce qui concerne le domaine du polar de gare vite écrit et vite lu, publié aux Presses Noires et calibré selon les attentes d'un lectorat en manque d'histoires de détectives privés sans trop de personnalité.
L'intrigue fonctionne d'ailleurs au minimum-syndical, reprenant jusqu'au final les grandes lignes de Nous Irons En Enfer Ensemble (un héros démêlant l'écheveau des sombres affaires d'un couple bourgeois) et accentuant le trait par une suite de scénettes classiques et éculées du polar à l'américaine : à tel instant, notre privé découvre un cadavre dans une pièce; à tel autre il se reçoit un coup sur le crane; le voila ensuite soupçonné de meurtre par la police; plus loin, une voiture roulant tous phares éteints le mitraille dans une ruelle sombre...
Tout a déjà été lu, des centaines de fois, archi-rabattu, digéré, ruminé, régurgité jusqu'à en perdre ses spécificités, sa couleur, presque son charme. Et pourtant, ça fonctionne. Le Tresor Des Nazis, fort d'un récit bien serré, swingue joliment, évite tous les écueils qui coulaient Nous Irons En Enfer Ensemble et fait montre d'un entrain assez peu commun en enchainant actions et retournements à une vitesse plus qu'acceptable tout en soignant savoureusement ses décors et ses seconds rôles.

Parole ! Voila un roman qui semble tout droit sortir d'une page des Mauvais Lieux de Paris. Entre les fetichistes de colifichets nazis hantant les puces de Saint Ouen, les goudous sadiques de montparnasse, les diseuses de bonne aventures aux halles, les escrocs, les jeunesses perdues, le lecteur en a pour sa galette. Et si l'histoire retient honnêtement l'attention, exactement comme un Richard S. Prather (idéal pour les grands trajets donc,) l'intérêt principal de ce bon Presses Noires réside indubitablement dans la description, mineure mais au ton assez juste, que donne Bastiani d'une faune marginale et de l'époque qui l'a engendrée.
Bref, une réussite étonnante pour un roman de gare aux accents extrêmement "campy", c'est à dire jamais sérieux, parfois grotesque mais toujours délicieux (et je parlais de Richard S. Prather, alors voila, Le Tresor Des Nazis, c'est du Richard S. Prather français !)
Quant aux 50 premieres pages et cette plongée dans une minable messe noire pour nazi de pacotille, si elles ne vous donnent pas le sourire typique du lecteur témoin d'un grand moment de littérature populaire, alors, dans ce cas, la preuve est faite que vous êtes un bien triste personnage. Nous n'avons donc plus rien à faire ensembles, adieu.

" Les seuls écrivains noirs que je connaisse et salue sont ceux qui, anonymes, furtifs, clandestins, calligraphient "Merde pour celui qui le lit" dans les pissotières, chiottes de gare, de caserne ou de bistrot. "
(Les deux extraits cités sont tirés de Ainsi Soit-Il, Maurice Raphaël, 1946-1947.)

TROMBINOSCOPE S.N.

Trois gueules, trois auteurs majeurs ayant débutés dans le polar en Série Noire (SN). Je donne les indices et vous me sortez les noms. Pensez à Questions pour un Champion. Vous en êtes capable, je le sais ! Ce n'est même pas difficile... allé, TOP !

Auteur au passé trouble et poète méridional, je me fais connaitre par des écrits fiévreux, rate le Goncourt, publie une trilogie noire abyssimale et surréaliste puis signe quatre romans en SN avant de partir voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Tout comme mon compère André Duquesne, j'accumule les pseudonymes et petits éditeurs, m'acoquinant même avec André Guerber qui piratera bon nombre de mes ouvrages. Pécuniairement intéressé mais amateur de curiosités et de sensationnel, je dresse une cartographie des mauvais lieux français avant de sobrement quitter la scène.

Chantre du milieu, de l'argot et du verlen ("Verlen avec un e comme envers et pas verlan avec un a comme ils l'écrivent tous. Je les vois à la télé maintenant, les snobinards, ils chantent en verlen, ils s'en gargarisent...").
Parrainé par Marcel Sauvage, je débute à la SN avec un roman fondateur, essentiel, mythique. En signe deux autres puis part aux Presses de la Cité où je publie mes mémoires, quelques polars documentaires et un dictionnaire. Je retrouve Roger Duchesne pour Melville. Je scénarise un peu partout. Je voyage. Je donne dans le réchauffé en Un Mystère, je cède aux sirènes de la facilité et je termine chez Gérard de Villiers.

Je suis le grand oublié du roman noir français. Trois bouquins en SN, dont le premier adapté par Melville. Je passe ensuite au Caribou pour un titre. Continue au Fleuve Noir Spécial Police. Je donne alors au genre une dizaine de romans forts, précis et implacables. Artisan méticuleux, je suis connu pour cisailler des récits intimistes sur le milieu, la truanderie et les destinées tragiques. Scénariste pour Michel Deville, Raoul Levy, Yves Boisset, Claude Chabrol, Bruno Gantillon, je disparais sans crier gare à l'orée des années 80.
Mon nom est...
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UPDATE :
comme l'a dit POP9, il s'agit donc de
1 : Ange Bastiani, 2 : Auguste Lebreton et 3 : Pierre Lesou.