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MONTÉ COMME PAS UN...

GARE À LA BÊTE, PHILIP JOSÉ FARMER
ÉDITIONS CHAMP LIBRE / CHUTE LIBRE # 5, 1975

Quel rapport entre Harald Childe, ex-détective privé, et Forrest J Ackerman, grand papa de Vampirella ?
Le premier a réchappé de peu au volume initial de la trilogie des Exorcismes (cf. Comme Une Bête, Chute Libre # 3, 1974) mais reste obnubilé par les créatures qui le peuplait. Il cherche des explications, fout les pieds là où il ne le faut pas et porte en son nom la solution aux deux inconnues d'une équation.
Le second, collectionneur suprême et manitou incontesté du fandom S-F ricain, vient de se faire dérober une pièce unique, une peinture signée Bram Stoker représentant Dracula - Graal absolu pour ce dingue de fantastique - et va tenter par tous les moyens de la récupérer.
"Tel Buck Rogers sur la piste des voleurs de chevaux, FJA n'aurait pas de cesse que la justice n'ait triomphé !"
En guise de décors, un Los Angeles by night et sous la pluie qui abrite dans de cossues villas d'étranges bestioles aux mœurs sexuelles importées d'un autre monde.
Childe assiste en voyeur à un coït surnaturel avant d'en devenir la victime, Ackerman poursuit inlassablement son précieux tableau et Farmer mélange, emmielle et embrouille tous les carburants d'une litterature pulp vendue au kilo : polar de private investigator, fantastique à poils et à crocs, science-fiction galactique et surtout, surtout, érotisme grotesque et farfelu.
Par exemple, une pine verruqueuse qui ne bande jamais mais balance des orgasmes électriques, un corps qui se fragmente comme un puzzle et dont chaque partie - con, utérus, bouche, poumons, etc. - reste indépendante des autres en se mouvant sur de multiples petites pattes ou encore, véritable star du bouquin, une Jeanne D'Arc réincarnée en extraterrestre et qui cache dans son vagin la tête miniaturisée de son acolyte Gilles de Rais.
"On se croirait en pleine science fiction, tu ne trouves pas ?"
Ackerman, qui ne goutait guère à la S.F. nouvelle vague, devait tirer une sacrée tronche à la lecture de cette farce dont il est le protagoniste malgré lui, faire-valoir kidnappé à la réalité. On est loin des classiques de ses chouchous Heinlein, Asimov et Van Vogt.
Normal, c'est du Farmer.
Et faire cohabiter conventions et déviances, c'est son affaire, à Farmer - surtout en cette période (fin 60, début 70) qui le vit multiplier provocations monstres et grands écarts improbables - je pense, entre autre, à cette nouvelle parue dans le numéro 2 d'Univers (J'ai Lu, 1975) et qui conviait les deux Burroughs en réécrivant l’œuvre Tarzanesque d'Edgar Rice selon le style machine-mollesque de William Seward.
Ici, Tarzan fait une courte apparition (" Tarzan ? Foutredieu ! Oh, après tout, pourquoi pas ? Les bananes, les grosses queues, etc. Il va de soi que le Seigneur de la Jungle se doit d'être monté comme pas un.") et l'humour infiltre les paragraphes sous un camouflage badin (à la manière de cet extraterrestre qui, page 184 " avait jadis semé la terreur dans l'Allemagne médiévale par ses exploits de Loup-Garou. Au cours des vingt dernières années, il avait travaillé au service des impôts de Los Angeles.") mais la prose reste sage, très sage... trop sage ?
Pas vraiment. 
Gare à la Bête n'a rien d'un récit d'avant-garde. C'est un feuilleton un peu bancal qui se découvre une masse de pulsions torrides dans le moteur et les assouvit en suivant sa propre mécanique science-fictive, aboutissant à cette logique lubrique, ces partouzes rituelles indispensables aux transports spacio-dimentionnels, lointain écho de l'Orgone cosmique cher à William Reich.
Au final, ne reste qu'un étonnant défouloir d'idée et d'images qui, loin de sa réputation sulfureuse désormais bien éventée, brasse structures alimentaires et ambitions artistiques jusqu'à effacer partiellement leurs frontières respective et enfanter ce drôle de gadget littéraire, vestige d'un temps où tout était possible sans qu'il soit question d'une quelconque nécessite ou qualité.

Ci-dessus : Forrest J Ackerman - "il se voyait parfois comme un Léviathan de la grande mer de la S.F., ou une sorte de Hollandais Volant des routes de l'espace" - Gare à la Bête, page 106.

"Je possède [...] environ 100.000 livres, magazines sur la S.F. et le Fantastique. Dans ma maison, j'ai 13 pièces et 3 garages entièrement remplis de livres. Je possède également 30.000 photos, des illustrations originales et des documents uniques." - Horizon du Fantastique # 13, 1970.

IL DÉMEMBRA LE MONDE DE SES MAINS

LES QUATRIÈMES DEMEURES, RAPHAËL LAFFERTY
OPTA / ANTI-MONDES, 1973

Je venais de terminer la lecture d'un mauvais roman d'espionnage et je m'apprêtais à écrire un énième billet sur la série l'Exécuteur lorsque je me senti pris d'une drôle d'humeur. Quelque chose clochait et ce n'était pas un 33 tours des Revolting Cocks qui allaient me remettre sur la piste.
J'ouvre donc une Schulten Bräu 50 centilitres 75 centimes
. Passe à Public Image Limited (Paris au printemps). Remarque un post
La Louve Solitaire dans ma bloglist. Ouvre une autre Schulten. Décide alors de reporter l'Exécuteur à une date ultérieure.
La bière et les dissonances de Keith Levene m'évoquant bizarrement Raphaël Aloysius Lafferty, je me disais que c'était peut être le bon moment pour causer de cet alcoolique céleste, de ce réactionnaire occulte, de cet auteur de science fiction iconoclaste, honteusement boudé par le public (français, anglais, reste du monde) alors que la grande mode de l'époque était justement à la science-fiction iconoclaste.


"Normal. On entre pas facilement dans l'univers de Lafferty" déclarait Michel Demuth à Yves Fremion dans Actuel # 46 spécial Parano de septembre 74 avant de nous détailler quelques aspects farfelus du bonhomme :
"Quand tu rentre chez lui, gros choc : sa baraque est tapissée toute entière d'images de la Vierge et de Jésus, des centaines, des bondieuseries, des images de missel. Il y a un coté mystérieux chez lui, on suppose qu'il est marié comme l'annonce la plaque sur la porte, mais il est seul avec sa petite réserve de biere dans le réfrigérateur. Son bled se situe déjà un peu dans le Sud, avec ses maisons à colonnettes et le rocking-chair ou le hamac qui se balance. Il n'écrit que le matin, une heure ou deux, et il va se balader."
L'année suivante, avec la traduction de Dangereuses Visions chez J'ai Lu, c'était Harlan Ellison, le pape de la New-Thing, qui informait le lectorat français du péril intellectuel que représentait Lafferty ... en laissant la parole au principal intéressé :
"Que peut dire un homme de lui-même ? Jamais les choses importantes. J'ai beaucoup bu pendant quelques années et y ai renoncé il y a six ans. Ça a laissé un vide : quand on abandonne la compagnie des buveurs les plus intéressants on renonce à quelque chose de pittoresque et de fantastique. Alors j'y ai substitué la science-fiction. Une chose que j'ai lue dans un des magazines m'a donné l'impression stupide que la science-fiction devait être facile à écrire. C'est faux, pour moi. Je n'ai pas été nourri de la chose comme la plus part des écrivains de ce genre semble l'avoir été."
Mais Lafferty écrivait-il réellement de la science-fiction ? Tout au plus y ouvrait-il des brèches. Disons même qu'il en élargissait le champ des possibles. Un peu comme le Sladek de L'Effet Müller-Fokker, le Delany de Vice Versa ou encore le Moorcock de La Défonce Glogauer - mais pas exactement comme le Ballard de La Foire Aux Atrocités - (pour tracer une ligne imaginaire sur les back-links de ce blog) - Lafferty donnait à lire des hypothèses de fictions. Il expérimentait son chaos réfléchi sur un territoire balisé, mort-vivant, comme en animation suspendue : la littérature populaire - la littérature tout court - l'art. Les trois en un.
Le texte est un bâtiment, la langue un échafaudage. Chaque appartement est un récit. Il suffit d'enfoncer un mur pour bouleverser les choses.
C'est la science-fiction vue comme la science de la fiction, cet infini de l'art narratif malheureusement trop tôt abandonné au profit du démembrement du corps du délit et de la labelisation en sous-genre réducteurs des quelques menus morceaux récupérés sur le cadavre.
La Science-Fiction.


"Dans cette ample structure, chaque chose avait sa raison d'être" écrit Lafferty dans Les Quatrièmes Demeures, son roman le plus fameux. "Un roman beaucoup plus intéressant que tout ce que l'on peut en dire" affirmait très justement Jacques Sadoul dans son Histoire De La Science-Fiction Moderne. Et notait aussi : "Il est à peu près impossible d'en résumer le thème en moins de mots que n'en compte le roman !"
Ce qui n'est pas tout à fait faux.
Chez Lafferty, chaque paragraphe cache une à deux subtilités. Sur les 270 pages que compte Les Quatrièmes Demeures en édition Opta, avouons que l'ensemble laisse entrevoir un sacré paquet de lignes à déchiffrer, à décoder, à digérer. Gaffe à ne pas choper la migraine - ce trouble intestinal du cervelet.

Car Lafferty pète la culture comme un champion dopé aux anabolisants pète la santé. Sa prose est une course à overdrive déclenché dans laquelle il se fait l'artisan précieux d'une littérature aussi primitive que fulgurante : l'auberge espagnole de la fiction.
Pourtant, Les Quatrièmes Demeures est aussi simple qu'un roman de Ron Goulart. C'est ni plus ni moins qu'un jeu de l'oie dont le pion se nommerait Fred Foley.
Fred Foley. Freddy Foley. Un individu insignifiant, journaliste de son état.
"Toute sa vie, les gens avaient donné à Freddy Foley, qui ne demandait rien, des choses de valeur : cadeaux, pouvoirs, vies, mondes, secrets."
Et voila Lafferty qui lui offre une fiction dont il est le héros - héros aussi absurde qu'improbable - exactement comme si Charlie Brown, transporté dans un roman de Raymond Chandler, se voyait confronté aux techniques modernes d'une magie noire de la révolution, du chaos et de l'ambition.
"Il se peut que tu sois assez bête pour arriver jusqu'au bout."
Ainsi, lancé dans les cordes comme un vieux chiffon inutile, Freddy traque des mystères de série b, des ectoplasmes socio-politiques, des sociétés secrètes lénifiantes, des lieux sacrés terrifiants, renfermant en leur sein diverses bestioles magiques. Et tout cela sur la carte / territoire d'une Amérique down-to-earth, exactement la même que celle du American Gods de Neil Gaiman : un cliché qui prend vie et racine dans le fantasme.
Lafferty, pendant ce temps, dégote une idée à la minute. Les Quatrièmes Demeures est la matrice d'un pavé de 6000 pages qui ne pourra exister que dans nos rêves éthyliques ou dans nos comas acides.
"[...] nous avons eu une poignée d'hurluberlus qui croyaient que les mots et les phrases qu'on voit sur les gaufrettes formaient un code diabolique envoyé du Tibet par un génie du mal."
Mais qu'importe les à-cotés, les fulgurances à la déjante furieuses, Freddy Foley poursuit son petit bonhomme de chemin. Il n'enquête pas à proprement parler, il est plutôt mis en présence des éléments qu'il doit combattre par la main invisible de l'auteur. Un mot se matérialise dans la poche de sa veste et lui donne rendez-vous avec la suite de ses aventure. Suivez la numérotation des pages. Le chemin est balisé mais, attention, il est semé d'embuches. Il ne suffit pas de plonger, il faut aussi savoir s'en imbiber. Concentration totale. Car si le héros est une marionnette, il est (oh !) la marionnette d'une folie lucide qui, entre chaque effet de manche, raconte quelque chose de profondément intéressant et d'implacablement puissant. Par exemple... les ambitions avortées... ou les révoltes inutiles... ou encore la décadence de la modernité...
...Et peut être bien qu'il y est question à un moment ou à un autre de la fin du monde et du renouvellement de l'abonnement.

Bien entendu, j'imagine que certains lecteurs (la majorité ?) seront facilement désarçonnés en moins de 60 pages par ce gigantesque foutoir, par tous les manquements faits à la narration classique, par le malin plaisir que Lafferty semble prendre à se moquer de nos attentes, par sa manie de tout éluder, de ne jamais s'appesantir sur une scène et de s'échiner à raconter les choses de manière différente.
C'est un labyrinthe. On s'y paume. Beaucoup.
Mais le jeu en vaut la chandelle. Car Les Quatrièmes Demeures est un livre qui rayonne la créativité pure et exhale une sensibilité unique. Celle des parcours effectués à l'aveuglette.
Forcement : Lafferty était un explorateur fantasque ; "lâchez-moi dans une ville inconnue et en huit jours j'en aurai exploré à pied chaque centimètre carré."

Combien de lectures des Quatrièmes Demeures pour véritablement y récupérer et en intégrer l'essentiel ? Trois ? Huit ? Ou bien s'agit-il d'un chiffre incalculable ?
Essayez voir. Le bouquin vient justement d'être réédité en France. Il est l'heure de lui donner une nouvelle chance.

J.G. BALLARD : POURQUOI JE VEUX PINER RONALD REAGAN

La nouvelle Why I Want To Fuck Ronald Reagan, probablement l'un de mes textes favoris de J.G. Ballard, période expérimentale, connut sa toute première traduction en Français dans la revue CONTRORDRE. Une parution confidentielle, j'imagine. Le numéro, un spécial "fiction spéculative britannique," date du printemps 1972 et précède ainsi de 4 années la publication de La Foire Aux Atrocités par Champ Libre.
( INTERLUDE INFORMATIF : pour lire cette nouvelle, sans loupe ni lunettes, il suffit de cliquer sur les jpeg en haut de ce billet - ça s'affichera en grande taille. COMPRIS ? )
Bien entendu, la traduction n'est pas signé de ce grand spécialiste de Raymond Roussel et du Nouveau Roman (entre autres choses) qu'est François Rivière mais d'un certain Robert Pépin, abonné anonyme à mon service de recherche.
Et c'est justement là (en dehors des gros effets typographiques) que réside l'intérêt de cette petite curiosité. Car une traduction alternative d'un texte de Ballard, c'est toujours fascinant. Le diable est dans les détails. Sortez donc votre exemplaire Chute Libre, ou votre Lattes, ou votre Tristam. Il ne s'agit pas de Pourquoi Je Veux Baiser Ronald Reagan, ni de Pourquoi Je Veux Enculer Ronald Reagan mais bien de Pourquoi Je Veux Piner Ronald Reagan !
La différence est de taille et le terme choisi, piner, je le trouve très seyant. D'ailleurs, ça ne se dit plus trop, piner, et c'est con. À mon avis, son usage, tant argotique que distingué, est à ressaisir de toute urgence.
Quant au texte "fil rouge" de cette nouvelle, voici la traduction qu'en donne François Rivière, à mon sens plus frappante :
Au fil de ces fantasme de meurtre
Tallis fut pris par une obsession croissante
des génitoires du candidat d'opposition
qui lui étaient renvoyées par un millier d'écrans de télévision.
Les études filmées de Ronald Reagan
ont créé le scénario d'un orgasme conceptuel,
une ontologie unique de la violence et du chaos.
Questionné 5 années plus tard par Stan Barret dans les pages de la revue Univers (le # 08 de mars '77) et à propos de la présence 'apolitique' de figures politiques dans certains de ses textes, Ballard répondait :

"Il n'y a pas d'opinions politiques explicites. Ce qui m'intéresse dans les personnages comme Reagan, Kennedy, etc., c'est le fait qu'ils sont, avant tout, l'expression de nos propres fantasmes, la concrétisation mythique de nos vies.
Ce n'est pas leur personnalité qui les fait s'imposer à nous, c'est nous qui les créons. C'est nous qui écrivons leurs rôles."

LE DÉJEUNER DANS LES RUINES

LA DÉFONCE GLOGAUER, MICHAEL MOORCOCK
CHAMP LIBRE / CHUTE LIBRE # 9, 1975

A la fin de son (excellent) roman Voici L'Homme, Michael Moorcock avait laissé Karl Glogauer en fâcheuse posture.
A vrai dire, son héros, je le pensais mort - et il devait surement l'être, suspendu crucifié aux cotés de deux voleurs après avoir demandé à Judas de le dénoncer aux soldats romains.
("J'ai rarement vu une histoire s'effondrer lamentablement sur des prémices aussi prometteurs" écrivait Jacques Sadoul, qui n'en était plus à une connerie près dans son Histoire de la Science-Fiction Moderne)
Pourtant, trois ou quatre années plus tard, voici revenir Karl Glogauer - Glogauer le raté, Glogauer le juif pénitent, Glogauer le "jeune homme vaguement miteux, en veste de tweed défraichie et pantalon de flanelle froissé."
Il déjeune à Londres. L'année est 1971. Il rencontre un grand noir, passe la nuit avec lui, à faire l'amour, tout en divaguant au fil du temps tel un Billy Pelerin new wave.

Karl Glogauer baise et Karl Glogauer, en simultané, grandi dans des époques passées. De 7 ans à 51 ans. De 1871 à 1991. Il assiste à la Commune, monte dans le train de Makhno, aide des soviétiques à Londres, tue des Vietnamiens, lance des grenades sur des palestiniens. 19 tranches de vie, 17 fragments guerriers, barbares, belliqueux, revanchards. Le dernier est science-fictif. Karl Glogauer à la fin des temps. Ou plutôt la fin d'un siècle de violences et de haines.
"Il regarda les ruines comme s'il les avaient connues toute sa vie, des ruines qui, comme lui, sont éternelles."
Chaque fragment est introduit par une longue citation historique, interfère avec une scène de coït et se voit conclu par un dilemme posé au lecteur, un "Que Feriez-Vous ?" volontairement absurde et dérangeant.
L'amateur de formes classiques trouvera l'assemblement passablement vain. "C'est là votre plus grande faiblesse, si je puis donner mon avis. Vous êtes des poètes ratés. La politique est le pire choix, pour des gens comme vous," déclare un personnage, page 85. Jacques Sadoul, qui détestait positivement Moorcock et toutes les formes expérimentales, la S-F politique, la S-F éclatée, aurait pu tenir le même discours.
("Après tout, il existe des publications spécialisées pour l'avant-garde littéraire et des hebdos pour les tracts politiques, la S-F n'avait vraiment pas grand chose à voir avec tout cela," écrivait-il dans Univers 1981)
Par contre, l'amateur de cul-de-sacs narratifs et de défonce littéraire, l'amateur du grand kaleidoscope qui fonce et qui remue, droit dans le mur ou droit dans le crane, cet amateur là (et je me compte parmi ce nombre) appréciera pleinement ce roman cruel - moins fort en gueule (moins efficace aussi) que Voici L'Homme mais possiblement plus émouvant, plus touchant, bref, plus sensible.
Car La Défonce Glogauer, c'est d'abord l'histoire d'un homme-adolescent qui grandi, souffre et, au final, s'assume.
C'est ensuite le miroir subjectif d'un siècle qui sombre dans le chaos.
C'est enfin
l'exemple (mineur mais probant) d'une littérature qui essaye des choses pour le seul plaisir d'essayer des choses et d'en bousculer la routine.

La Défonce Glogauer, c'est donc le Moorcock que j'aime, le Moorcock terminal, celui qui jouait sans jalousie avec Jerry Cornelius, délirait sous acides et qui, l'année dernière (de quelle année ?), succomba d'un cancer du poumon.
Il avait 31 ans et après cela, il écrivit des choses, à mon avis, un petit peu moins percutantes.

LEAVING THE SOLAR SYSTEM, NOW !

L'ENVOL DE LA LOCOMOTIVE SACRÉE, RICHARD A. LUPOFF ÉDITIONS OPTA / ANTI-MONDE # 5, 1973

Ce n'est plus à prouver, Opta Anti-Monde est une collection foutrement géniale. Tout intrépide de la bouquinerie un tant soit peu versé dans la spéculative y a certainement découvert deux John Sladek fondateurs, un Ron Goulart très sympa, un Lafferty grandement allumé (holala !), un Adolf Hitler signé Norman Spinrad, quelques nouveaux classiques reposants et pas mal de bidules étranges, joliment iconoclastes, comme cet Envol De La Locomotive Sacrée signé Richard A. Lupoff (rock critic californien, fanzineux légendaire, spécialiste de E.R. Burroughs et H.P. Lovecraft) et que Michel Demuth, le directeur littéraire, qualifiait à l'époque de décoiffante étude sur la synthèse analogique et le bruit dans la science-fiction. Ce n'est pas vraiment ça mais comme phrase, ça racole sévère et c'est nécessaire.
D'ailleurs, Demuth confia à Yves Fremion, dans les pages d'un Actuel spécial S-F Parano, que L'Envol De La Locomotive Sacrée constituait l'une des ventes les plus solides de son catalogue - cela étant dû aux rapports pop psychédélique et fiction underground que le roman développait avec brio.

L'Envol De La Locomotive Sacrée, c'est donc le futur des early seventies. C'est 1985 et tout va mal puisque le monde est approximativement comme nous l'avons toujours connu. Sale, puant, bordélique, délirant.
Les nazis occupent en secret l'amerique du sud, le moyen-orient est déchiré par de fausses guerres inter-territoriales pour rassurer l'opinion occidentale, le hockey sur glace est devenu un sport à main armé, la
grenade à fragmentation remplaçant ce bon vieux palet de bois poli, et le rock psychédélique a, encore et toujours, le vent en poupe.
Distorsions cosmiques à tout les étages. Les rues sont ornées de portraits géants de Timothy Leary ou de Jerry Cornelius, les gens s'envoient en l'air chimiquement et Freddie Fong Fine, "
pseudo-adolescent, homme-enfant de trente ans, racaille gauchisante, suceur de came et dingue de musique, peau jaune, cheuveux roux bouclés, habillé mode, symbole de l'avant-pointe,[...] héros d'une centaine d'aventures sur une dizaine de continents", Freddie Fong Fine, donc, détourne un boeing trans-orbit.
À son bord, le Captain Carter, pilote nain doux-dingue et rétrograde, Pat Plaf, la charmante hôtesse du septième ciel aux tenues ultra-wizzz ("ses mules émettaient des éclairs d'un bleu-vert glacial alternant avec des agrandissements de dessins pornos classiques de Crumb"), et surtout, bien installés dans les derniers fauteuils de l'unique classe grand standing de l'appareil, les cinq membres de la Locomotive Sacrée. Max Marx, Bonzo Borzoï, Clark Elmore et Sol Hayakawa. Le plus grand groupe de tout les temps, aux dires des modettes branchées super-pointu de cette dimension - du genre Mavis Montreal, l'énorme groupie pré-pubère de la Locomotive. Une insupportable petite peste débarquée passagère clandestine du boeing trans-orbit à la vue et sus de Freddie.
Mais, au fait, pourquoi Freddie les a-t-il kidnappés, ces quatre zigotos de la déjante symphonique improvisée - et avec eux, toute cette compagnie improbable ? Pour bénéficier d'un interminable jam de noise douce au dessus de l'atmosphère terrestre, entre les débris brulants de satellites oubliés et autres déchets volants non-identifiés ? Pour réaliser pleinement les géniales incantations du Starship des Motor City 5, que ce bouquin semble d'ailleurs suivre au pied de la lettre ? Pour tranquillement déglutir des buvards et respirer de l'oxygène pur ?
Pas uniquement.

Car Freddie Fong Fine, derrière des abords débonnaires, est en fait un agent secret à la solde du M.A.I.S. E.N.C.O.R.E., acronyme pour l'organisation des Anti-Impérialistes Stalinistes Exilés Neo-Communistes Orthodoxes Révisionnistes Étatistes. Sa mission ? Démasquer le membre de la Locomotive Sacrée qui dissimule un agent adverse du groupe B.O.U.G.N.O.U.L.E., Bataillon Organisé pour l'Union et la Gestion Noires des Ouvriers Universalistes Libertaires et Extrémistes.

"Oh, Seigneur ! Pourquoi n'écrivent-ils donc plus ces bons vieux romans bien carrés qu'on écrivait autrefois ?" s'exclame un ronchon dès le second chapitre.
Pas de chance pour toi, coco, ça dégénère radicalement les pages suivantes. L'avion s'écrase en pleine mer. Notre fol équipage se retrouve séparé par les affres de la vie. Freddie Fong Fine court après des espions ennemis à travers un New York ethniquement transfiguré. la NASA se prépare à envoyer la première expédition féminine sur Mars. La Locomotive Sacrée joue dans un stade bondé aux cotés de Moonchild et les Cyclamates et de Curtis Newton et ses Futuremen. La fin du monde est annoncé par un révérend de la Sainte Église Universelle.
"
La fin du monde ? Impossible, je viens tout juste de renouveler mon abonnement !"

Dans la grande tradition des Dangereuses Visions, Richard Lupoff brouille son texte et fait de la science-fiction comme Guy Peellaert faisait du comic-book avec Pravda ou Jodelle. Ou Samuel Delany du porno avec Vice-Versa.
Sa Locomotive Sacrée pourrait même passer pour l'équivalent rock psychédélique (et non pas progressif, non, non, surtout pas !) du Novö-Vision de Yves Adrien, les penchants auto-fictionn
els en moins, la spéculative en plus.
On y trouve, pèle-mêle, passés à la moulinette fuzz halucinatoire et rigolarde de Lupoff,
les penchants pour l'espionnite illogique et les aventures tarabiscotées d'un Ron Goulart, les coïncidences improbables et métaphysiques d'un John Sladek, les flashes informatifs du John Brunner de Tous À Zanzibar, humouristiquement détournés.

"Wow babies, ça balance dément, non ? Flingues, fesse, drogue et rock. On peut pas trouver plus 1985, non ?"
En effet.
Et si je devais ne retenir que deux petites choses de cet Envol, ce serait cette description parfaite et phénoménale d'une montée d'acide, la plus poignante qui m'ait été donné à lire, page 145 à 152, et cette saine déclaration que Freddie Fong Fine, dix ans plus tôt, hébergé par la famille Parker à Poughkeepsie, compté de Dutchess, USA, fait à sa petite amie :
"
Je m'en vais parce que je ne peux plus supporter l'idée de faire partie de cette énorme machine sans âme qui emploie un demi-million de bonshommes à fabriquer des demi-verités, des demi-mensonges, des vérités bien triées, des vérités qui mentent."

Richard Lupoff, malgré quelques 20 bouquins publiés aux Etats Unis, ne fut traduit dans notre langue qu'une seconde fois (un très beau roman sur les comics de super-héros du golden-age, Trinité, en Masque SF) avant d'être jeté, à l'orée des années 80, dans les oubliettes d'une édition science-fictive française devenue trop sérieuse, comme cherchant à expier du trop plein d'extravagance new-thing de la décennie précédente.
L'Envol De La Locomotive Sacrée ne connut par la suite aucune réédition. Un bien triste gachis. Il s'agit là de l'unique exemple, à ma mémoire, d'une S-F groucho-marxiste drôle et toqué, obsolète et plus féroce, plus juste, plus forte dans sa représentation idéalisée (?) des années 70, et du monde en général, que les 120 minutes de Zabriskie Point, l'explosion totale avec focales multiples et longs ralentis inclus.
Mais surtout, il s'agit d'un roman à l'inutilité magnifique, rayonnante même, et l'inutilité, à ce niveau-là et pour tout mammifère post-industrialisé appartenant à la classe moyenne et mordu de culture pop, l'inutilité est terriblement essentielle.

V MAGAZINE / SCARLETT DREAM

L'autre bande culte (après Barbarella) de V Magazine, par Claude Moliterni (scénario) et l'excellent Robert Gigi au dessin.
A noter que, bien avant de se faire un nom dans la bédé fantastico-psychedelique, Gigi illustra avec une classe inimitable quelques couvertures pour les collection policieres du 5, rue des Moulins - par exemple, cette petite merveille.

BRUSSOLO, PAR LE MAUVAIS BOUT...

TERRITOIRES DE FIEVRE, SERGE BRUSSOLO
VAUVENARGUE / D.E.S.T.R.O.Y. # 3, 2008

La littérature populaire, ma bonne dame, ce n'est plus du tout ce que c'était. Ah, ça ! Regardez ce bon vieux Gérard De Villiers. Fini le faste des années 80 et sa multiplications à tout-va de séries à la con. A l'époque, le cochon de lecteur avait droit à Miss Flic, JAG, Service Action, Le Survivant, Les Anti-Gangs, Luis, Le Corse, L'Aventurier, Soldats De Fortune et bien d'autres joyeusetés en provenance directe des presses Plon qui encombraient de leurs 216 pages mensuelles à couvertures tapageuses très souvent aerographiées par l'indécrottable Loris les étals de supérettes, juste entre les légumes et la quincaillerie.
Aujourd'hui, c'est beaucoup moins reluisant. Faut se contenter, au detour de quelques maisons de la presse provinciales, d'un gros succès super-chiant (SAS) et de quatre rescapés encore en activité (Brigade Mondaine, Police Des Moeurs, Blade et L'Executeur).
Bref, c'est pas très folichon.
Du coup, vous pouvez imaginer ma surprise, fin 2007, en constatant que le catalogue GdV accueillait une toute nouvelle série. Des inédits de Brussolo qui plus est, un truc qui ne s'était pas vu, je dis ça de mémoire, depuis la mini-rupture entre l'auteur et le Fleuve Noir au début des années nonantes.
Mais j'ai rapidement déchanté.
Primo, les couvertures du bidule sont moches. Comme d'habitude, je peux dire : Merci Laudator. Ensuite, et c'est un peu plus grave qu'une gerbouille photoshopisée avec une suicidegirl à cheveux gras qui prend la pose, l'intitulé de collection est parfaitement ridicule. DESTROY ou Département d'Etude, de Surveillance Tactique et de Recherche Opérationnelles Y. Les acronymes ont la vie dure de nos jours et ça ne rassure pas vraiment quant au niveau d'inspiration actuel de Brussolo.
Mais là, je m'égare un tout petit peu... Reprenons.
Donc, DESTROY (Sigh... n'auraient-ils pas pu trouver un truc un peu plus fun, comme O$EX ou SCUM ?) fait dans l'espionnage vaguement science-fictif, du girls with guns à forts relents hi-tech ultra-fantaisistes. Des filles dopées à la nanotechnologie, capable d'affronter n'importe quelle situation par mutation physique, etc. Pour des informations plus précises, reportez-vous aux romans eux-mêmes. Passez directement au deuxième volume, La Prisonnière Du Ciel, une histoire assez sympathique fonctionnant comme un décalque à la sauce X-Files du Diable En Chapeau Melon et rappelant par quelques fulgurances, de-ci, de-là, que Brussolo, à l'époque bénie (non pas des colonies mais) d'Anticipation et de Présence Du Futur, était doté, si ce n'est d'un style exceptionnel, au moins d'une imagination délirante.
En bonus, on y dégotte, page 9, un excellent "résumé de l'épisode précédent" qui évitera à certains de se gourmander les 250 pages de cet ennui poli qu'était L'Homme De La Banquise, le précédent (et premier) volume de cette série.

Voila pour la mise au point. Le troisième volume - celui qui nous intéresse aujourd'hui - c'est une tout autre affaire. Malgré la mention "inédit" tamponné sur la couverture, Territoires De Fièvre n'en est pas à sa première jeunesse. On croirait presque être victime d'une farce comme Dermé et Guerber en avait le secret au temps de Bel-Air et Transworld Publications. Territoire, au singulier, De Fièvre est en fait le numéro 1251 d'Anticipation.
Excepté un joli mais inutile prologue et quelques menues modifications officiant comme raccords avec le background de DESTROY, la version Vauvenargue est à l'identique de celle d'époque. Tout juste un petit peu aseptisée par endroits.


Quel intérêt alors ? Aucun... à moins de n'avoir jamais lu le roman original. Car Territoire De Fièvre fait parti, aux cotés de Enfer Vertical En Approche Rapide ou Les Mangeurs De Murailles, des meilleurs romans de l'auteur. Sa période Anticipation années 80 : des récits extrêmement simples, poussant à bout les structures éprouvées de Gilles Thomas et Stefan Wul et les appliquant à une science-fantasy étrange et étouffante. Des romans de progression, du point A au point Z, des pérégrinations aux axes souvent arbitraires mais, comme dans un jeu de plate-forme, l'intérêt réside dans l'ensemble des tableaux contenus entre un départ et une arrivée protocolaire.
Et c'est cela qui est redoutablement merveilleux chez Brussolo. Il est pleinement conscient de ses mécanismes. Dans ses meilleurs romans, ceux cités plus haut par exemple, il va jusqu'à les mettre en scène. Le système narratif n'est plus alors un simple accessoire mais un phénomène excessif, un décors fou qui défini entièrement les enjeux de l'histoire.
Ce sont les cases de l'univers-appartement des Mangeurs De Murailles (premier Anticipation de l'auteur) qui se conçoivent aussi en étages de tortures dans l'Enfer vertical ou en régions corporelles et géographiques dans Territoire De Fièvre. Les personnages sont pris au piège d'un huis-clos mouvant, forcés à avancer. Et à chaque progression, à chaque niveau passé, correspond de nouvelles visions, plus fortes, plus dures, plus marquantes. Les motivations des protagonistes disparaissent. L'histoire s'efface. Le jeu se feuillette ainsi comme un catalogue d'atrocités baroques, de délires glauques et crasseux, montant - cela va de soi - crescendo.


Dans Territoire De Fievre, le plateau est donc un animal gigantesque dérivant dans l'espace en état d'hibernation.
"Une masse de viscères défiant l'imagination, des milliers de kilomètres d'intestins, de veines, d'artères, des fleuves de sang tour à tour engloutis et pulsés par un cœur aux dimensions de centrale hydraulique. Une véritable planète de chair vive, un astre organique ramassé sur lui-même, palpitant et grouillant. Un territoire vivant, un relief, un paysage, qu'un choc suffisait à marbrer d'une ecchymose !"
Des scientifiques y sont envoyés à fin d'étudier le phénomène et, forcement, victimes d'intoxications, tous deviennent fous. Chaque parcelle territoriale de la bête coïncide alors au royaume improvisé d'un groupe scientifique et à l'évocation de la déliquescence mentale, morale mais surtout physique des individus qu'il rassemble.
Brussolo est passionné par les métamorphoses corporelles, les aberrations physiologiques, les mutations improbables. Il faut lire, par exemple, son excellent Les Lutteurs Immobiles. Dans Territoire De Fièvre, il mélange cette thématique du corps - malmené, souffrant, dégradé - avec celle, plus contextuelle, du puzzle.

Le territoire de fièvre est un puzzle de chair dont le sol est fait d'une peau suante et moite, duveteuse par endroits, rêche à d'autres, avec des forets de poils gigantesques, des montagnes de rides, des plaies de graisses, des poussées d'infections bouillonnantes, des ulcères volcaniques, etc.
"La géographie de la créature prenait sous ses yeux l'aspect d'un territoire absurde où se côtoyaient condamnations à l'impuissance, à la colère perpétuelle, au rut permanent, à la fievre, au froid... Au fur et à mesure que l'analyse se complétait, le corps du monstre se muait en un sinistre jeu de l'oie où chaque case imposait une nouvelle mutation."
Il y a quelque chose du Ballard des débuts dans le Brussolo d'Anticipation, dans cette volonté de construire une histoire dont le seul et unique dispositif serait une suite d'évocations poétiques et répulsives rendues logiques par un environnement démentiel. Le procédé, répétitif chez l'auteur, a régulièrement des ratés. Je pense à Les Bêtes Enracinées ou Celui Qui Mordait le Ciel. Mais parfois, parfois, un roman de Brussolo produit l'effet magnifique d'une toile surréaliste éclaté à coup d'esthétiques science-fictive de série B. Et Territoire De Fièvre fait parti de ces inestimables réussites.
Quant à la version Vauvenargue, moins saisissante, elle peut faire office de palliatif si vous éprouvez quelques difficultés à dénicher l'original - mais ça équivaudrait un peu à saisir l'œuvre de Brussolo par le mauvais bout...

RETOURNEMENT x 7

VICE VERSA, SAMUEL DELANY
CHAMP LIBRE / CHUTE LIBRE, 1975 (1973)

Dans les années 60, en plein boum spéculative et new thing, Samuel Delany faisait figure d'auteur prodigue - l'égal de Spinrad, Farmer et Ballard, possiblement les trois en un. Quelques romans de S-F visionnaire et voila un type bardé de critiques dithyrambiques, de prix prestigieux et qu'Harlan Ellison destine (in Dangereuses Visions, introduction à Ouais et Gomorrhe...) "à devenir un des vraiment grands auteurs produits par la spéculative-fiction. Une espèce d'écrivain qui passera par d'autre genre et deviendra pour la littérature d'une importance delanyforme, comme Bradbury ou Vonnegut ou Sturgeon."
Et effectivement, 1973 sonnant, Delany passa à un autre genre.
La pornographie,
à
sa manière.
Et son statut au sein de la communauté S-F, son appellation certifié "génie du siècle", tout ça prit un sacré coup dans l'aile.
L'époque permettait pourtant pas mal de délires, comme forniquer avec des bêtes spatiales ou dans des voitures accidentées. La Bourrée Pastorale avait déjà 13 années derrière elle et Crash venait tout juste de sortir.

Mais Vice Versa boxe dans une catégorie différente, résolument "autre".

Vice Versa n'est pas un roman de S-F abordant des thèmes sexuels. (Tout juste si il en a la couleur.) Vice Versa est un sale bouquin de cul. Un truc rempli à ras bord d'actes homosexuels, pédophiles et abjects. Le dernier point est purement objectif : Ça se pisse dessus, ça s'insulte racialement et ça baise, stylistiquement parlant, de façon plutôt déstructuré.
Les descriptions d'actes sexuels sont de longues series de 10-20 pages en patchworks littéraires, explosions poétiques, images étranges et couleurs saturées, un peu comme une bande de Nicolas Devil retranscrite en ascii. Ou un bouquin de Dennis Cooper, vingt ans plus tôt. Ou encore un cut-up bien remonté.
Je disais : Delany fait de la pornographie à sa manière. De la pornographie new thing, avec toutes les divagations, les artifices extravagants et les brisures narratives que cela peut comporter.
Comme proposer, entre deux dépassements des limites de la bienséance sexuelle, une histoire prétexte à la relecture de Faust.
"Dans un geyser de boue noire, une brutale éruption d'écume blanche.
(Eruption...)
et il s'est enfoncé : poussée, goutte, pousse, pousse, goute."
Vice Versa débute donc par une partie de jambe-en-l'air abstraite. Le Capitaine noir du Scorpion, un navire pas très marchand, s'ébat avec ses deux très jeunes mousses blanc - Gunner, le garçon, et Kirsten, la fille. Son chien batard Niger y participe aussi un peu en léchant quelques testicules. Et le Capitaine éjacule 6 fois de suites. Puis met pied à terre, à Cugarsville, son escale le temps d'un roman.
Il rencontre alors Jonathan Proctor, l'artiste, la figure Faustienne, et ce dernier lui apprend que sa septième éjaculation marquera une nouvelle ère de chaos sur la terre. Proctor évoque aussi Catherine, son ancienne amante qu'ils chatiront ensemble dans l'orgie finale.
Et pendant tout ce temps, divers personnages font diverses choses avec leurs organes respectifs ("Ohhhh, ouais ! Fous-la, salaud ! ouais, vas-y enfoiré de nègre ! Ouais, rentre là.")
à de très nombreuses reprises...
Disons qu'ils apprennent à mieux se connaitre :

"Tu aime la pisse, mon gars ? Nazi m'a dit que tu aimais boire la pisse d'un type. Tu sais ce qui me plait : quand je suis tout près de décharger, comme mettons dans un petit môme qui est en train de me sucer, je me mets à pisser. C'est exactement comme jouir, à part que ça dure une minute entière, tu saisis ?"
Et on saisit beaucoup de chose. Car Vice Versa n'est pas qu'un bouquin de cul, ce serait trop simple. Vice Versa est l'amalgame de trois processus, qui se répondent et se confondent.
C'est un roman halluciné signé Delany.
C'est un défouloir sexuel déviant, vulgaire et Delanyien.
C'est une réflexion sur l'Ecriture par Delany.
L'ensemble (l'inter-textualité des trois éléments) est parfois maladroit dans ses astuces mais, par son inconvenance et ses idées, Vice Versa se montre constamment fascinant.

"C'est un livre magique. Les mots veulent dire des choses. Quand on les met ensemble, ils parlent. Oui, parfois ils se nivellent et rien de ce qu'ils disent n'est réel, et c'est une sorte de magie. Mais parfois une vision en jaillira, grincera et fera sonner ses ailes fort comme la mâchure de sueur sur le papier sous votre pouce. Et c'est une autre sorte. Je crois que les deux ont quelque chose à voir l'une avec l'autre et avec l'attention mais je ne sais pas."

JOËL HOUSSIN APOCALYPSE


BLUE, JOËL HOUSSIN
FLEUVE NOIR ANTICIPATION # 1144, 1982

Je reprends mes soliloques sur Joël Houssin. Et dans la droite ligne de Locomotive Rictus, voila une triplette de Houssin en mode post-apocalyptique, post-roadwarrior, post-punk : Du Houssin qui déboîte, pour parler franc.

1981. Après ses débuts spéculatifs délirants (évoqués il n'y a pas si longtemps) et un petit interlude campagnard, Joël débarque au Fleuve Noir. Primo, Spécial-Police avec le lancement du célébrissime Dobermann, puis, quelques mois plus tard, Anticipation.
La cadence est soutenue, du 200 pages par mois, et le résultât nickel. En l'espace de trois romans, Houssin marque son territoire. Coup sur coup. Ça donne un prototype parfait de ce qu'Ango
isse aurait pu être si la collection avait survécut aux années 70 (Angel Felina), un polar fantastique un peu mou mais sympa (Le Pronostiqueur) et un space opéra glauque et cyberpunk avant la lettre (Le Champion des Mondes). Un tour de piste brillant qui atteint son premier point culminant l'année suivante avec Blue, certainement le titre le plus emblématique du Fleuve des années 80.

Dans un Paris en ruine et isolé du reste du monde par un mur infranchissable, une demi-dizaine de clans guerriers se foutent sur la tronche pour des histoires de suprématie territoriale. Outre les Patineurs de Blue qui usent leurs rollers à pointes métalliques sur l'esplanade du Trocad s'y trouvent les Bouleurs et leurs plaques d'acier frontale, les Saignants et leurs bananes gominées, les Skins et leur mentalité dévoluée, les Youves et leur arsenal militaire et, au fin fond du tableau des scores, les Errants, franc tireurs partisans du chaos total, suivis de près par les Musuls en pleine décadence byzantine dans leur cité souterraine. Un joyeux panel de barbares dégénérés, reflet à peine masqué de la faune loubarde Parisienne des années 80 qui fascinait tant Houssin.
En gros, c'est plus ou moins certains aspects du Dobermann revus et corrigés en S-F d'après le désastre.
Bref, après s'être gentiment massacrés sur un bon tiers du bouquin (ça s'appelle planter le décor), nos ultra-violents du futur, unifiés tant bien que mal par Blue, se décident à passer le Mur qui encercle la cité. Histoire de voir un peu ce qui se cache derrière. Logique mais pas si facile à accomplir. D'ailleurs, une bonne partie de nos barbares resterons sur le carreau.
Mais n'en dévoilons pas trop : Blue est à lire absolument. C'est l'un des 10 romans essentiels de la
collection Anticipation. Pas forcement le meilleur Houssin mais l'un des plus marquant, tant par l'imagerie retro-destroy que par son rythme effréné 100% roller-coaster. La marque de fabrique Houssin, massivement approuvée par les insomniaques lettrés.
Quant au final, il est d'une beauté et d'un pessimisme à faire pleurer en choeur Brussolo et Suragne... Une perle.


CITY, JOËL HOUSSIN
FLEUVE NOIR ANTICIPATION # 1235, 1983

Une autre perle, un peu moins emblématique mais tout aussi géniale, de la période Fleuve de Joël Houssin, c'est City. Le tout premier Houssin que j'ai ouvert. Et lu.
De très nombreuses fois.
D'ailleurs, mon unique exemplaire, circa-98, a plutôt mauvaise mine. Ça se voit un peu au scan.

Mais trêve de ces considérations égotiques... City, c'est la super zone post-atomique. Du néon clignotant, des consoles première génération, des murs de moisissures et des auto-strates à profusion. Le futur des années 80. La capitale des Etats Unis aux habitants zombies dopés aux jeux vidéos. La ville décharge aux mutants marginaux qui envahissent les rues une fois le couvre-feu tombé. Un no-man's land à peine civilisé par ses immeubles corporatistes et sa politique de sports de combat. Un président champion du ring, un maire sumotori et, perdu dans une conspiration qu'il ne peut comprendre, notre héros, Patrick Stanton, le nettoyeur, le super-vigile à la Vista-Cruiser blindée dernier cri, exterminant par plaisir et par profession les rejets sociaux dans d'interminables rodéos urbains.
La classe.
Car City, c'est Norman Spinrad chez Marvel Comics. Les intercepteurs de Mad-Max refaits à grand coup de Roller-Ball. Watchmen chez les italiens. Ou les bandes de Métal Hurlant moulinées en block-buster de ciné bis.
Je complique un peu l'affaire. C'est du Houssin des grands jours : un foisonnement de personnages larger-than-life, un super-vilain à moto totalement inspiré par le Ghost Rider, une certaine roublardise dans les situations et une écriture froide, tendue, nerveuse. Expéditive, à l'image du final, abrupt. Un coup de poing. Probablement l'apex du Joël Houssin période Anticipation - mieux que du roman d'action : de la SF intelligente derrière une façade d'exploitation en relais de gare. Du 190 pages qui ne s'oublie pas, jamais. Un Anticipation de chevet.
J'ai déjà dis ça pour Blue ? OK, rajoutez City à la liste.


GAME OVER, JOËL HOUSSIN
FLEUVE NOIR ANTICIPATION # 1252, 1983

Mais pendant longtemps, Game Over fut un de mes Houssin favori. Peut être plus que Blue et City. Avec son long crescendo hallucinatif, ses évocations barbares, ses quelques expérimentations narratives entre Ballard et Dick et son argot dégénéré maxi-cave, Game Over était un Anticipation plus atomique, plus étrange et plus fiévreux que les 8 autres Houssin qui le précédaient.
Les dix premières pages - la chute des bombes, observées par différentes personnes, quelques secondes avant impact - sont magistrales. Le final, avec son Nazi fantasmatique, ses nains, ses cancrelats et ses vaisseaux spatiaux perçant un ciel uniformément rouge, totalement délirant. Et entre les deux, une histoire de camionneur à iroquoise qui traverse des zones désolées par une guerre nucléaire avec pour tout chargement un mutant précognitif maintenu en état de stase. Un canevas basique qui se mute lentement en mauvais trip, et un joli message d'adieu promotionnel en dernière page.
Car Game Over, c'est quasiment le chant du cygne de Joël Houssin en Anticipation. Encore deux excellents romans (Voyeur et Les Vautours) et il quittait définitivement le Fleuve pour une hasardeuse aventure éditoriale aux cotés de son ex-éditeur Patrick Siry.
Donc, en quelque sorte, c'est le bout de la piste. Le dépôt-bilan. La rétrospective énervée. Locomotive Rictus reformaté Fleuve Noir après une série de visionnages des trente dernières minutes de Mad Max 2. Soit l'équivalent littéraire (tout aussi clinquant et racoleur, mais bien plus imaginatif) des post-nuke ritals qui polluaient avec bonheur les salles de cinémas de quartier aux début des années 80.
Malheureusement, le gros défaut de Game Over, c'est de susciter des attentes qui ne seront jamais vraiment comblées. De ne rien développer jusqu'à terme. Ou de mettre trop de temps à y arriver.
Surtout, et c'est un comble pour du Houssin, Game Over peine à trouver son rythme. Toute la partie centrale du bouquin, la route, les flics, la drogue, l'orgasme, la folie, est bien trop lâche, presque trop sage, à mille lieu de la perfection narrative de ses précédents tours de force. A mille lieux des visions déferlantes de Locomotive Rictus, auxquelles on ne peut pour autant s'empêcher de penser.
...Mais au niveau Anticipation, ça reste tout de même le haut du panier.
Je sais, j'écris cette phrase presqu'à chaque fois que je parle d'un Anticipation. Mais j'adore Houssin et j'aime beaucoup Game Over. Ça ne vaut pas Blue, ou les Vautours, ou City, mais c'est un très bon roman d'après spéculative française. Et c'est un excellent Fleuve Noir.
Il se peut juste que certains lecteurs blasés par un trop plein de Houssin lui demandent désormais l'impossible.

SCI-FI ((( Z ))) POP # 5 : JOËL HOUSSIN !

LOCOMOTIVE RICTUS, JOËL HOUSSIN
OPTA COLLECTION NEBULA, 1975

Enfin ! Du Joël Houssin ! J'aurais dû aborder cet auteur depuis belle lurette déjà. Car, voyez-vous, sans Joël Houssin, je ne passerais probablement pas mes dimanches à mettre à jour ce blog. J'ai découvert Anticipation, la Spéculative-Fiction et les bouquinistes grâce à ses romans - fin 90, juste avant mon bac, pleins de boutons purulents sous le soleil ... Quelle nostalgie, bordel !
Mais trêve d'auto-fiction. Joël Houssin, au milieu des années 70, c'était la relève francophone, les banlieues rouges, la génération électrocutée - en référence à la hung-up generation de Harlan Ellison, grand manitou des Dangereuses Visions, le double missel de la Spéculative.
Houssin débutait alors dans les colonnes de la revue Fiction, encouragé par un Alain Doremieux en pleine montée New Thing. C'était l'époque d'Espaces Inhabitables et de Nouvelles Frontières, d'Anti-Mondes et de Nebula. La période la plus dingue de la S-F, où tout s'écrivait sous substances avec une petite dose additionnelle de cut-up Burroughsien et quelques mesures d'incartade politique en mode ultra-gauche abstraite.

Dans les anthologies fleurissantes et les revues spécialisées, ça se traduisait par la présence répété au sommaire des habituels Daniel Walther, Bernard Blanc, Jean-Pierre Hubert, Dominique Douay et tous leurs amis du parti. Il n'y avait pas foule mais ça constituait une donne de départ plutôt acceptable. Et quant ils ne passaient pas leur temps à se tirer dessus à boulets rouges via des pamphlets abscons sur la place de la politique dans la S-F, nos auteurs écrivaient des nouvelles. Elles était parfois ennuyeuses, parfois illisibles et parfois décapantes. Certains auteurs n'atteignirent pas le cap du premier roman, ni même celui de la troisième nouvelle. Il semblerait que Doremieux ou Fremion recevait de temps à autres des courriers hostiles d'un lectorat pas forcement conquis par ces avant-gardes.
Mais je commence à déraper hors sujet.
Dans cet ensemble hétéroclite de scribouillards à la cervelle en fusion et au poing en l'air, se trouvait Joël Houssin, le jeune loup aux dents longues.
Joël Houssin sortait du lot de la nouvelle Science-Fiction Française pour deux raisons :
l'influence anglo-saxonne en trinité Dick/Spinrad/Ellison totalement assumée et digérée, et un style coup de poing à la puissance de frappe inégalable.
Houssin, c'était de la Spéculative explosé à l'atome, brutale, déchainée, entre Le Grand Flash de Spinrad et Klimax de Daniel Walther.
Comme comparaison, je ne pense pas que ça vous éclaire beaucoup...

Bref, 1975, une année après sa toute première nouvelle (fiction # 249, septembre 74), Opta sort le premier bouquin de Houssin, Locomotive Rictus. Le format est bâtard, façon Galaxie-Bis avec un long récit et deux nouvelles en clôture.
Concentré en 180 pages, Locomotive Rictus, le récit, a déjà la forme d'un Anticipation du Fleuve, revu et corrigé par un camé à l'imagination débordante et malsaine.
Situant son bordel narratif dans une société déglinguée par l'inévitable holocauste nucléaire des années 60-70, Houssin met en scène l'affrontement sans merci des deux classes survivantes : les Laminés, représentants de la norme vivants à leurs aises dans des forteresses de béton, et les Contaminées, hordes de punks mutants à la dialectique marxiste totalement dégénérée.
Le roman se concentre principalement sur la personne de Joe Apocalyps, un nanti laminé, présentateur télé imbu de lui-même et über-exubérant, un peu comme le Jack Baron de Norman Spinrad, minus l'éthique.
Notre gars a mis au point le Mega-Hallucid, une machine incompréhensible destiné à extraire des prophéties d'un fœtus démoniaque enfermé dans le ventre d'une folle. Tout cela pour faire un max d'audimat et, accessoirement, sauver le monde du soulèvement massif des Contaminés désormais en seconde phase évolutive, tendance loup-garou sanguinaire.
La suite, c'est un bombardement de visions infernales et de situations dérangeantes. Bien qu'Houssin cite le Blue Oyster Cult, Locomotive Rictus est aussi jouissif qu'une intégrale live de Throbbing Gristle. Torture corporelle, dimensions de sperme, torrents de violence graphique. Un roman en perpétuelle descente d'acide, de plus en plus sombre, de plus en plus fou. Un soleil noir sur lequel Houssin nourrira ses succès à venir. Un roman jamais réédité depuis la première mort des éditions Opta (circa 79) et pourtant aussi essentiel que, disons, le Gambit des Étoiles.

Quant aux fill-in de luxe qui comblent les 50 dernières pages, il s'agit de Avez Vous Peur du Noir ? suivi par Errat-Homme.
Je passe là dessus rapido : le premier fait dans l'apocalypse raciale, le second dans l'apocalypse politique. C'est court, sans fioriture et radical. Deux belles cerises radioactives sur un gâteau degoulinant d'humeurs cervicale.

SCI-FI ((( Z ))) POP # 4 : REPRISE EN MAIN

LE DIEU TRUQUE, PIERRE SURAGNE
FLEUVE NOIR ANTICIPATION # 625, 1974

Voila Pierre Suragne qui nous refait le coup du gentil sauvage au mode de vie anéanti par l'apparition du méchant civilisé venu des étoiles. C'était déjà la base de son tout premier anticipation, le maladroit mais attachant La Septième Saison (FNA#505), et comme si cela ne suffisait pas, il remettra le couvert juste après ce volume, avec Ballade Pour Presque Un Homme (FNA#633) - un de mes Suragne favori tout de même.
Mais ici, il ne s'agit ni d'une conquête spatiale qui tourne court ni d'un safari recréatoire en relecture masquée de Niourk. Le Dieu Truqué fait plutôt dans la farce morale tendance Hara-kiri. A l'époque, Yves Fremion aurait parlé de Speculative Fiction - soit un mélange de SF satirique et de chronique anthro-politique, le tout mâtiné d'explosion cérébrale par l'intermédiaire de methylenedioxymethamphetamine narrative.
Exception faite de la troisième donnée (ma favorite), ça résume assez bien le Dieu Truqué.
Valentin Dupondt - aucune faute de frappe de ma part - est un français moyen, comme tout auteur de gauche pourrait se l'imaginer dans les années 70. Un vieux décrépi et réactionnaire, qui passe sa retraite dans un bistro après une vie de travaux administratifs ennuyeux et un interlude occupation nébuleux. Jusqu'au soir où, après sa cuite habituelle, il se retrouve transporté comme par magie sur un plan spacio-temporel méconnu - un monde semblable à l'éden et où vivent dans l'innocence la plus totale des humanoïdes aux pouvoirs extra-sensoriels. Et ces derniers prennent ce bon vieux Dupondt, tout juste débarqué des étoiles dans son rutilant pyjama vert moisi, pour le Dieu annoncé par les prophéties. Pas vraiment des lumières, les mecs. Du coup, Valentin se décide à les civiliser à sa manière.
Vous imaginez la suite...
Bref, un roman un peu facile, pas forcement palpitant mais entièrement sauvé par l'écriture sauvage et poétique de Suragne - un style qui, à l'époque, tranchait radicalement avec le reste de la production Anticipation. Voire même, excepté Daniel Walther dans ses limbes éditoriales et le cercle Doremieux chez Opta, avec l'ensemble de la production hexagonale de genre.
(Je reviendrais la dessus une autre fois, quand j'aurais relu Le Sourire Des Crabes par exemple...)
Reste une chute, une promesse de western déglingué, qui, si elle se montre assez prévisible, n'en est pas moins très amusante. Chez Suragne, ça n'est pas toujours donné.


ORAGE MAGNETIQUE, JEAN-PIERRE GAREN
FLEUVE NOIR ANTICIPATION # 703, 1976

Continuons dans le registre du sauvage tout nu tout chevelu avec cet Orage Magnétique au titre... uhm... pas très inspiré. L'orage magnétique du-dit ouvrage, c'est juste les 3 premiers chapitres (pas très passionnants mais faut bien commencer quelque part). Après, on passe aux choses sérieuses avec de l'action, de l'aventure, de l'amour et des coups fourrés.
Mais reprenons. Orage Magnétique, c'est le deuxième Jean Pierre Garen en Anticipation après un confortable sejour en Special Police à la fin des années 60. Probablement une mutation professionnelle - à l'époque, Anticipation tentait de renouveler un cheptel plutôt moribond en puisant sans trop y regarder (merci Piret, Murcie et consorts) dans les autres collections du Fleuve.
Force est d'admettre que ça a plutôt réussi à Garen puisqu'il fait désormais parti, aux cotés de Gilles Thomas et de Serge Brussolo, des auteurs modernes du Fleuve les plus cotés sur les sites d'enchères et chez les bouquinistes. Allez comprendre...
Car dans l'ensemble, un ouvrage de Garen, ça ressemble à s'y méprendre à du Jan de Fast. C'est le même ton à la fois détaché et nerveux, la même écriture discrète, les mêmes thématiques pacifiques exploitées sous la forme d'aventures spatiales aux relents de nostalgie fifties. Il ne manque plus que le docteur Alan pour que le tableau soit complet.
Pour le reste, c'est l'équipage d'un astronef qui se pose sur une planète primitive façon Jack Vance où des seigneurs féodaux pas très sympathiques règnent cruellement sur une population de sauvages télépathes. Du coup, nos héros s'improvisent, libèrent la population du joug des mécréants et finalement, renversent un vieux cliché en décidant de devenir sédentaires sur la planète des sauvages au lieu de regagner leurs petites vies de civilisés.
Comme toute le monde le sait, d'habitude, c'est la princesse extraterrestre qui suit l'aventurier spatial pour devenir femme au foyer dans une station gravitationnelle de troisième zone pendant que monsieur furète ailleurs.
A part ça, rien de plus. Du bon Fleuve seventies, gentiment distrayant et gentiment progressiste. Tout comme Jan De Fast, en quelque sorte.

* * *

...Excusez-moi, je m'étais endormis sur quelques fragments de .txt disséminés de-ci de-là dans l'absence d'agencement de mon bureau windows. Du coup, tout un mois sans aucun nouveau post - je m'en excuse auprès de l'excellent Losfeld et des quelques autres lecteurs potentiels (ou futurs – j'aime bien anticiper). Merci :)