Affichage des articles dont le libellé est [EDITEUR] PRESSES INTERNATIONALES. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est [EDITEUR] PRESSES INTERNATIONALES. Afficher tous les articles

ESPIONNAGE AU RABAIS : LE RETOUR !

SURSIS POUR UNE ESPIONNE, A.G. PRIMETT
INTER ESPIONS CHOC # 4, 196?

La première partie est prometteuse. Chapitre un. Le méchant débarque en alpha-romeo blanche. Il s'appelle Sandor Crasick et c'est un espion soviétique. Accent slave, gueule reptilienne et nom de famille fonctionnant comme une mot-valise. Crasick, c'est la combinaison de crazy et de sick, de fou et de malade. Vaste programme !
Surtout, l'affreux possède la couverture adéquate : directeur d'une clinique pour détraqués mentaux aux abords de Marseille. Ou comme le souligne un gardien de la paix, en page 26 : "je trouve qu'il fait un peu docteur pour film d'épouvante, avec ses yeux bleus qui vous fixent au point d'en être gênants."
Bref, il a la gueule de l'emploi. Mais ce n'est pas un raison pour se cantonner à de la figuration. Il a un rôle à jouer, le Crasick. Il doit dérober "les plans du nouveau chasseur vitesse mach 8 groupe 357 à grand rayon d'action." Ça ou la recette du coq au vin, c'est du kif. L'important, c'est qu'il commette un vil forfait à l'encontre de la France. Et les vils forfaits, je vais te le dire, c'est un peu à ça qu'on reconnait les méchants.
Pour ce faire, il s'est donc entouré de deux acolytes tout aussi méchants que céziguepate : Sacha, le tueur discret, et Sonia, la belle blonde bien balancée répondant au doux matricule de KW17. Malheureusement, nos trois zigotos sont des bras cassés. Les plans du mach 8 groupe 357 leur passent sous le blair et les services secrets français leur foutent au train leur meilleur gusse, un type qui, comme Crasick, a la gueule de l'emploi.
"Ses cheveux noirs sont épais et souples, ses yeux sont bruns, vifs, intelligents. Une bouche sensuelle met une note apaisant sur l'ensemble énergique du visage. Son nom : Gérard Delambre, agent J 137 des services de contre-espionnage français."
Voila l'homme ! Un vrai tombeur de nénettes, avec son physique de jeune premier façon feuilleton télévisé.
"Quelle carrière cinématographique il aurait pû faire ! De quoi tourner la tête aux spectatrices peu farouches, et même aux autres !" s'exclame en son fort intérieur Virginia, une gironde poulette du SR qui en pince pour J 137. Mais la pauvre n'aura pas le temps de croquer le fruit de ses désirs, elle avalera le bouillon de onze heure avant la fin du bouquin. Le sursis pour une espionne du titre, c'était bien sa pomme qu'il concernait !
À part ça, pas grand chose à signaler. J'ai pris du plaisir à m'envoyer la chose mais ce n'était pas non plus le fade ultime.
Primo, Gérard Delambre, il est un peu trop terne, comme super espion. La preuve, c'est qu'il débarque dans le bouquin à mi-parcours. Parole ! Si j'étais le héros d'un récit d'espionnage et que l'auteur ne me faisait entrer en scène qu'après la page 83, pour sûr que je me rebifferai sévère dans les coulisses !
Et secundo, c'est l'absence totale d’éléments spectaculaires. Pas d'action ni d'explosions, seulement une petite fusillade et un court échange de gnons vers la fin - autant dire : le minimum syndical.
Même chose pour les décors. Ils sont signés Roger Harth, c'est pas possible autrement ! Pourtant, il y avait de quoi faire violemment frémir le lectorat, rien qu'avec l'asile de fou du vilain, mais le roman préfère se cantonner à du petit budget pour mémé.
En l'état, ça équivaut à faire rouler James Bond en Méhari... et avec la jauge dans le rouge en sus.


BAZAR À ZANZIBAR, SIM FINCHLEY
INTER ESPIONS CHOC # 7, 196?

Bouh ! Quelle mauvaise foi ! James Bond en Méhari et à l’arrêt sur un bas côté d'autoroute, ça a son charme. Je m'en suis rendu compte en attaquant le second bouquin d'espionnage de mon dimanche, Bazar à Zanzibar. 
Là, pour le coup - et pour rester dans les comparaisons cinématographiques - c'était plutôt Eddie Constantine paraplégique en chaise roulante et qu'on envoie voltiger dans les escaliers.  
D'abord, il y a le style, façon Série Noire à la ramasse. On est pas très loin des Sam Morgan de Slim Harrisson ou des O.K. Devil que sortait la S.E.G. à la même époque.
Comprenne qui pourra.
Ensuite, il y a l'intrigue. Et là, faut vraiment s'accrocher. La chaise roulante dans l'escalier, disais-je. Et l'escalier en colimaçon. Ouille, ouille, ouille ! Mince de chute !
Je vais néanmoins essayer de te la faire courte...
Donc, dans ce bouquin, de vilains Chinois, camouflés dans l'import-export ou la restauration rapide, foutent le bazar à Zanzibar, cette paisible colonie Anglaise. 
À la demande des autorités rosbiffes, les services secrets ricains chargent le colonel Guill - "l'agent number one de la CIA" - de mettre un terme à la nouba des bridés.
Son fidèle .22 long riffle glissé sous l’aisselle et ses deux valises en pogne, notre gonze s'en va donc à l'aventure mais, une fois sur place, patatra, c'est la tuile !
Il manque de se faire estourbir par un pot de bégonia tombé d'un rebord de fenêtre (c'est dangereux, ces choses-là) puis apprend que l'agent X12-32 (alias Lola Barnett, une chouette poupée avec qui Guill était censé collaborer) vient d'être kidnappé par de mystérieux méchants non-identifiés.
Je n'en suis qu'à la page 24 mais déjà, je souffre. Et la chute continue.
Guill fait la connaissance d'un gros trafiquant Belge, se retrouve ensaucissonnée à des rails ferroviaires (ça, c'était plutôt bien vu), joue au poker avec un Allemand sournois et rencontre pleins de personnages secondaires dont tu te fiches éperdument, comme le major Parkinson, un gars qui tremble constamment.
À la toute fin, je te rassure, Guill retrouve X12-32 (qui, entre temps, s'était refait kidnapper une ou deux fois supplémentaires) et, tant qu'on y est, met la main sur de précieux microfilms que le trafiquant Belge, cet idiot, cachait dans son paquet d'Amsterdamer.
Inutile de faire plus long. Ce bazar-là était vraiment trop zanzibarbant !

TOUT DANS LA BARBE !

LE BARBU MÈNE L'ENQUÊTE, M. VARDAR
LE BARBU CHEZ GAGARINE, M. WARDAR
PRESSES INTERNATIONALES / ESPIONNAGE # 2, 1962
LIBRAIRIE DE LA CITÉ / LE CARIBOU # 55, 1963

Il est breton et poilu, se nomme Paul Kerbatten, surnommé "Le Barbu," immatriculé "2.002," ex-agent du renseignement pour la résistance française lors de la seconde guerre mondiale. Son physique est vaguement adipeux ; son comportement pour le moins étonnant.
"Sous des dehors blagueur, vous êtes un agent consciencieux, bien que porté sur la boisson ! " le tance le Commandant Radiguet, son chef de service.
Blagueur, c'est certain. Porté sur la boisson, c'est peu dire. Passionné de Pernod et pilier de nombreux comptoirs parisiens, Kerbatten collectionne les adresses de rades comme d'autres les numéros téléphoniques de petites poulettes.
Les deux syllabes de son surnom, d'ailleurs, ne mentent pas : le Barbu boit dans des bars et c'est ainsi que débute l'action de son premier forfait, le Barbu Mène L'Enquête.
Chapitre premier. Kerbatten, alors retiré du métier d'espion et versant dans un journalisme aux piges de dilettante, s'enfile peinardement des glass d'anisettes dans un bistroquet de la rue Vieille-du-Temple lorsque l'on manque de l'y dessouder à la manière du Chicago des années 30. Staccato d'arme à feu sur la vitrine. En individu avisé, notre héros chanstique donc d'établissement mais rebelote ! à peine installé au zinc et c'est une nouvelle séance de tir aux pigeons qui démarre !


"Si on mitraille dans tous les endroits où je vais boire un verre, ils vont avoir du travail, les gars..."
Les gars en question, ce sont les agents du C.I.E., Centre International d'Espionnage, un organisme indépendant dirigé par d'anciens nazis de l'Abwher et qui court après un mystérieux carnet répertoriant les noms et adresses des principaux agents secrets occidentaux.
Du grand n'importe quoi, comme prémices, mais du grand n'importe quoi fonctionnel, du grand n'importe quoi qui carbure... et qui carbure d'autant plus que, si le Barbu connait la cachette du dit carnet, c'est surtout abwher, abwher, abwher, c'est abwher qu'il lui faut !

Ainsi, et afin de ne plus être dérangé dans ces activités d'ivresses quotidiennes par les pétarades intempestives des automatiques ennemis, Kerbatten reprend du service à la S.D.E.C.E. et se lance dans le dézingage en série de ses ennemis.
La suite est assez épatante, tant le roman réussi à concilier le ton froid des récits d'après guerre avec la personnalité cocasse, atypique, un brin grotesque de son barbu de héros.

"Quand on fait de l'espionnage, il ne faut pas être gros comme un poussah, ni se laisser pousser la barbe..." déclare une mata-hari aussi soviétique que péremptoire à un Paul Kerbatten déjà bien imbibé et qui n'a que faire de l'avis d'une gonzesse.
Car, comme il l'affirme lui-même,
"un breton, tu ne sais pas ce que c'est. Ça boit, mais ça a le crâne solide... Alors, bas les pattes ! "Et de se lancer, après avoir correctement dérouillé la morue, dans un périple fort chaotique sur fond de terroir et de routes nationales, en compagnie d'un maquereau de seconde zone et armé d'un soufflant d'occasion.
On oscille constamment entre l'humour un tantinet grassouillet des polars d'alcooliques (notre homme adoptant parfois la fausse identité de Bébert le Tatoué, c'est dire !) et le sérieux gris et dur des récits d'agents secrets en imper' mastic.
Dans l'ensemble, on est jamais bien loin de l'atmosphère paranoïde, nostalgique et douçâtre dans laquelle baignait L'Espion Va À Dame d'Alain Moury, dans laquelle baignait aussi certains romans de Frédéric Charles au Fleuve Noir.
Des références de grand standing.

L'année suivante, Kerbatten connaitra une seconde (et ultime) aventure, Le Barbu Chez Gagarine, à la qualité diantrement inférieure. Sur la couverture, l'auteur doublait le "V" de son pseudo - passant ainsi de M. Vardar à M. Wardar - et à l'intérieur du bouquin, le héros, dans le seul but d'infiltrer incognito les principaux centres de recherches et de renseignements soviétiques, perdait ce primordial attribut facial qu'était sa barbe.
Le résultat, comme presque tous les romans d'espionnage se déroulant derrière le rideau de fer, est assez ennuyeux. La faute à ce respect d'une schématique de voie ferrée, entre aller et retour, entre intrigues moscovites à rallonge et trahisons d'honorables correspondant, entre alliances de circonstances et fuite dramatique vers l'ouest.
Un programme que l'auteur résume en une courte ligne, page 135 :

"En somme, le Barbu faisait son petit Michel Strogoff à rebours..."
Mieux vaut en rester là.

MEET THE NEW SPY, SAME AS THE OLD SPY

ESPIONNAGE DANS LE COSMOS, CHARLES HONFROY
PRESSES INT. / CHOC INTER ESPIONS # 2, 196?

En dépit d'un titre propre à faire saliver tout lecteur de populaire normalement constitué, Espionnage Dans Le Cosmos est (inutile de tourner autour du pot) un roman parfaitement banal, d'une banalité fort rassurante soit dit en passant, puisque respectant à la lettre tous les poncifs habituels, toutes les petites conventions, tous les détails à priori insignifiants mais qui, à force d'être ressassés à longueur de temps par la masse prolétarienne des scribouilleux kilométrés en 190 pages mensuelles, se sont ancrés dans le code génétique du genre... jusqu'à lui insuffler une certaine saveur - lyophilisée, certes, la saveur, mais savoureuse tout de même.
Ainsi, dans Espionnage dans le Cosmos, le héros se nomme Rudian. Carl Rudian. Matricule K3WB. Aucun surnom frappant, type "Le Faucon," "L'Aigle Royal" ou "L'Andouillette Farcie" mais ça, c'est normal.
Dans l'espionnage premier prix, c'est soit l'un soit l'autre. Matricule ou nom de code. K3WB ou machin-royal en sauce. Le deux-en-un, c'est trop luxieux, trop too-much. D'autant qu'il faut songer à calamistrer soigneusement l'attitude de son héros.
Pas de faux pas, toujours la même rengaine. Le héros ? Une forte tête rigolarde mais tellement géniale dans le barouf qu'elle en devient irremplaçable. Comme l'avoue le big boss du service spécial auquel Rudian est affilié : K3WB réussi toujours là où les autres échouent. Refrain connu. Et de rajouter, malicieux : "J'espère bien qu'il en sera de même cette fois-ci."

Le big boss du service, justement. Le colonel Dussert. Un homme qui sacrifie à toutes les figures imposées du roman d'espionnage populaire.
Procédons par le menu.
Premier chapitre, il convoque le héros dans son bureau ("Passez me voir immédiatement !"), lui expose la mission du jour (une affaire de satellite secret, d'agents doubles et de bavarois soupçonneux) puis allume enfin "un de ces sales petits cigares dont il avait l'habitude et qui sentaient horriblement mauvais."
Le cigare qui pue dans le bureau directorial. Combien de fois ai-je pu lire ça ?
En fond sonore, Claude François doit chevroter Comme d'Habitude. Sûr et certain.

La suite défile donc avec la souplesse d'un train électrique sur son kit de rails en plastoc. K3WB stationne à Bad Wiesse, charmante bourgade teutonne peuplée d'espions en tous genres. Quelques rounds d'observation et de combines discrètes puis "l'inaction me pesait ; la bagarre n'allait pas tarder à commencer !"
Et question bagarre, on est pas lésé. Poursuites, fusillades, voitures endommagées.
Hélas, si le rythme est bon, la partition, elle, ne même nulle part. Le coupable est démasqué en coup de vent. Le lecteur s'en doutait surtout depuis un bon bout de temps. Je te la fait en douce : c'était madame Moutarde qui transmettait les informations ultra-confidentielles aux méchants soviétiques via son bras bionique. La salope ! Quant au cosmos, il ne figurait en effet que dans le titre de l'ouvrage.
Et le big boss de service, rallumant un cigare, réenclenchant le jukebox, de t'expliquer alors que tout ça, le satellite secret et le schproum spatial, c'était du pipeau, du fakir, du cornich'... avant de conclure par un "avouez-que ce n'était pas mal machiné, non ?"
Si j'étais de mauvaise humeur, je lui répondrais par la négative. Mais je dois en convenir, dans le genre machin machinal, c'était en effet bien machiné.
Mieux que dans une salle d'attente (ou un complexe UGC). Deux heures d'agréablement effacées de ma tocante, sans jouissance mais avec plaisir.

Hé, t'avouera, dans le genre, c'est déjà pas si mal !

SON NOM EST SCOTT, SHELL SCOTT.

SCOTT CHEZ LES NUDISTES, RICHARD S. PRATHER
SCOTT CHEZ LES FOUS, RICHARD S. PRATHER
PRESSES INTERNATIONALES INTER-POLICE # 35 & 40, 1960

De nos jours, la majorité du public, qu'il soit intello ou populeux, entretient inconsciemment une vision faussée (et somme toute assez partisane) de cette figure archétypale qu'est le détective privée.

Le détective privée, ç'en est toujours ainsi, on se l'imagine soit sous les traits d'un Humphrey Beau-Regard rejouant simultanément Sam Spades et Phil Marlowe, soit sous la forme un peu moins discernable du dur irascible et mal rasé, du teigneux des bas quartier qui se la traîne en habits miteux, pardessus aux poches trouées, le flingot dans un holster d'épaule, une boutanche de whisky à la main et sa gentille secrétaire ultra-pulmonée au bras.
On se l'imagine séducteur fauché, loser qui se bat, brute dépressive qui récolte constamment la pluie sur son chapeau mou en baladant sa carcasse dégingandée dans les rues d'une ville sans nom, étouffée par le stupre et la corruption, l'argent sale et les magouilles crades. On se l'imagine Mike Marteau et on a un peu tord car, voyez-vous, ils ne sont pas tous comme ça, les détectives privés. Il en existe même qui sortent méchamment du lot.

Prenons par exemple le cas de Sheldon Scott, dit Shell Scott, ex-marine reconverti en un bondissant private-eye Hollywoodien. Dans les années 50 / 60, notre gus vendait autant de bouquins que la star du genre, Mike Hammer, et pourtant, Shell Scott n'avait strictement rien à voir avec le héros emblématique du gars Spillane.
Je te fais la démonstration avec les 3 premiers points qui me viennent en trogne mais, en y réfléchissant bien, on pourrait en trouver 10 de plus fastoche les doigts dans le blair.
Donc, primo : Shell Scott n'a pas de secrétaire, secundo : Shell Scott ne broie jamais du noir et tersio : Shell Scott s'habille toujours en couleur, genre chemise hawaïnne, pour mieux faire ressortir sa magnifique tignasse de cheveux blancs.
Comme il l'affirme d'ailleurs lui même : "j'admet que ces nippes soient un peu voyantes, mais j'essaie de lancer la mode. Toujours à l'avant garde, voila ma devise."
Bref, Shell Scott, c'est un gustave conformément excentrique qui aime la vie, le martini, les femmes libres, le gazouillis des petits oiseaux et la rosée du matin.
Bien entendu, c'est aussi un dur - mais dans son genre tout particulier. Il a fait l'armée, il sait se battre, foutre des volées à tout va aux salauds qui ne lui plaisent pas, mais il préférera toujours au pugilat les cocktails californiens et autres party mondaines.
Shell Scott, c'est donc le détective privé amateur de bombes et de bamboulas, le détective privée qui drague et qui blague, le détective privé en mode space-age bachelor pad et on aurait aisément pu se le concevoir sous les traits de Dean Martin si ce dernier n'avait pas préféré faire l'espion pince sans rire sous les traits de Matt Helm.
(Vraiment, imagines le résultât, mec : Dean Martin en Shell Scott, avec une perruque blanche sur la coupole et, en fond sonore, une bande easy listenning façon Ray Anthony ou Les Baxter, parole, ça aurait été maxi-choucard !)

Mais recentrons-nous, cachez-moi ces érections mentales que je ne saurais voir. Nous sommes la pour parler bouquins alors causons.
En France, les Shell Scott de Richard S. Prather furent d'abord publiés par la Série Noire (3 volumes en cartonné, un quatrième en souple) puis repris par Les Presses Internationales d'André Martel, un label étrangement éclectique qui proposait aussi bien du Martin Meroy que du Evan Hunter.
T'imagines le grand écart ? Un coup à s'en fendre le bénard, j'te dis que ça.

Néanmoins, c'est cette dernière collection qui nous intéresse aujourd'hui puisqu'elle publia le chef-d'oeuvre absolu de la série, le jouissivement nommé Strip For Murder - en français dans le titre : Scott Chez Les Nudistes.

L'épisode débute classiquement. Notre homme est invité à une petite fête, il y correctionne un gars de mauvaise vie puis se fait embaucher pour empêcher un crime lié à une histoire d'héritage. Jusque là, tout va bien. Le problème, c'est que le crime va probablement être commis dans un lieu... hum... disons... assez particulier.
"Dans quel endroit me suis-je fourvoyé ? Vous êtes des... nudistes ?"
Comme le disait Garcimore, il faut savoir resté décontrasté en toute situation et le gars Scott, cool-guy suprême, prend rapidement goût à mener son enquêté sans sous-vêtements - bien que, comme lui affirme la charmante poupée qui l'initie aux joies du naturisme en plein air, "vous ne pouvez pas vous promenez avec votre revolver pour tout vêtement. Vous auriez l'air idiot."
Et Scott, penaud, de demander tout de même : "Je ne peux pas porter, heu... simplement mon étui ? "
La suite, c'est 150 pages d'une gigantesque screw-ball comedy et dont les codes auraient été mélangés à ceux du roman d'action policier. L'ensemble culmine en un final d'exception, d'anthologie même, qui voit, entre autres choses, Scott suspendu à un ballon et volant au dessus du tout Los Angeles dans le plus simple appareil.
" Toutes les secrétaires avaient la tête à la fenêtre. La plus part poussaient des cris aigus, mais elles continuaient à regarder, les petites hypocrites. J'en reconnu quelques unes, mais peut m'importait à présent. Une blonde aux grands yeux, plus grands encore que d'habitude, me reconnut à son tour.
Elle tendit le doigt.
- C'est ! hurla-t-elle. Non. Mais si, mon Dieu ! C'est Shell Scott ! "
Le bonheur à l'état brut.
Bien entendu, à coté de ce pur joyaux d'hilarité 100 % approuvé par votre serviteur, le volume suivant, Scott Chez Les Fous, pourra vous sembler un peu terne par endroits. Et pourtant, comme le déclare un figurant-flic, page 67, "je n'ai jamais entendu une histoire aussi loufoque, ou alors c'est moi qui suis cinglé."
Mais non, cher ami, voyons, un peu de retenue, vous n'avez tout simplement pas lu Scott Chez Les Nudistes. Rattrapez vos lacunes en vous référant quelques paragraphes plus haut, merci.
Bref. Je reprend le fil décousu de mon article en t'écrivant que, tout de même, cette histoire de morts enterrés sur d'autres morts (exactement comme dans un autre Shell Scott, Du Pétard Dans Le Catafalque, Serie Noir # 784) ne manque pas de sel. Le coup des tombes multiples, j'ai d'ailleurs bien envie de te dire que c'est un peu comme des intrigues à tiroirs dans des tiroirs eux mêmes enchâssés dans d'autres tiroirs. Tu visualises le bidule ?
Non ?
Tant pis pour toi, je continue because, dans cet épisode, notre bon vieux Scott ne chôme pas.
Faut suivre ou prendre le bus.
Il enquête sur des disparitions, sur des morts mystérieuses, sur une maison de repos pas très nette et sur une secte encore plus louche. A la fin, tout se retrouve lié à grands coups de truelle, avec en prime un faux cadavre expliqué par la magie des effets spéciaux des série B Hollywoodienne. Le résultât est assez grossier mais mettez-vous à la place de l'auteur : faut bien vivre. Shell Scott a beau être une série de génie (toute proportion gardée, s'entend), c'est aussi une série alimentaire, une série commerciale, une série à formule.
Les mêmes ingrédients s'y retrouvent toujours d'un épisode à l'autre, cuisinés différemment mais bien reconnaissable. D'ailleurs, Richard S. Prather était un grand ami de Don Pendleton, monsieur L'Executeur, autre spécialiste du systématisme efficace en littérature populaire.

Et comme pour l'Executeur, comme pour toutes les séries qui suivent une trame identique de volume en volume, Shell Scott avait ses jours avec et ses jours sans.
Mais même dans les jours sans, Richard S. Prather réussissait à divertir.
Et j'ai bien envie de te dire (foutez vous à ma place : faut bien que je conclue ce billet) : ce n'est pas donné à tout le monde !

NON MAIS QUELLE BARBE !

UN COUTEAU DANS LA PLAIE, MARTIN MEROY
MEURTRE PAR INTERIM, MARTIN MEROY
PRESSES INTERNATIONALES / INTERPOLICE, 196?

Je ne vous apprendrais rien en disant que le récit de détective privé est un genre codifié à l'extrême. Le flic privé, héros en titre, est un dur. Mal rasé. Gueule de boxer sur le retour. Boit beaucoup. Cochon machiste mais séducteur. Entretient des rapports troubles avec sa secrétaire. Se tape au moins une gonzesse par bouquin. Presque toujours la meurtrière mais, chut, faut pas le dire. Se fait assommer régulièrement en fin de chapitre. Trouve constamment des cadavres dans les appartements qu'il visite. Est souvent soupçonné par la police des crimes sur lesquels il enquête mais a un bon ami flic qui le couvre et lui refile des tuyaux. Je pourrais continuer longtemps mais tout le monde connaît le topo. Un roman de détective privé est une affaire balisée de A jusqu'à Z. Il suffit de s'en remettre au mode d'emploi et c'est parti comme sur des roulettes.
Malheureusement, ça n'empêche pas les ratés. Surtout en France. Certains auteurs semblent avoir mal lu la notice d'utilisation de leur détective privé prêt à la publication. Martin Meroy est de ceux-là. Une véritable calamité. Et pourtant, je suis d'un naturel indulgent. Roger Duchesne, Diego Michigan, Frank-Peter Belinda, je me les tartine comme d'autres se recueillent devant la sainte trinité Chandler / Hammett / Ross MacDonald. Mais Martin Meroy, non, non, mille fois non, ce ne sera pas possible.
Commençons par le moins grave. L'intrigue. Ce néant absolu mais nécessaire pour caser du 300 000 signes en 190 pages. Là, forcement, Meroy fait des efforts. Ses intrigues sont chiantes comme la pluie, simpliste, stupides, mais il y croit. Il se la donne. Il tarabiscote un max, dans tous les sens, n'importe quoi n'importe comment, balançant à la gueule de son lectorat de ridicules fausses pistes pour mieux lui faire croire qu'il raconte quelque chose. Et quelque chose de structuré, de bien carré s'il vous plait, quelque chose comme du Pierre Bellemare qui swingue. La couverture stipule bien "la célèbre émission de Radio Monte-Carlo"- j'imagine que c'est un gage de qualité. La bonne blague. Puisque un niveau zéro du roman policier est désormais admit (3 noms cités plus haut), disons simplement que Martin Meroy travaille au sous-sol.
Primo, ça ne swingue pas du tout. Secundo, rien ne tient debout. C'est improbable, fantaisiste, idiot et, une fois l'explication (longue et bancale) venue en fin de bouquin, c'est édifiant de connerie. Ç'en est même inracontable. Inracontable, je vous dis. Et non, n'insistez pas, je ne vais pas essayer, ça me prendrait trop de temps et vous ne le méritez pas. Sans compter que, bon, sérieusement, l'intrigue, on s'en fout un peu. Qu'importe l'ivresse pourvut qu'on ait la gueule de bois. Passons donc aux choses sérieuses.

Car le vrai problème de Martin Meroy, c'est... Martin Meroy. Oui, Martin Meroy, le personnage principal. Narrateur première personne, détective privé français installé aux états unis, qui résout toutes ses affaires en France (logique) et qui porte... une barbe taillée en collier ! Bon dieu de merde ! Une barbe en collier ! Ça devrait être interdit ! D'habitude, ce sont les méchants, les fourbes et les traîtres (voire les trois en uns) qui arborent ce type de pilosité faciale dans les romans populaires. Une gueule de Judas communiste. Comment accrocher à un personnage principal pareil ? Un type qui taille sa barbe en collier ?
Mais accrochez-vous, le pire est à venir ! Dans Un Couteau Dans La Plaie, page 12, nous apprenons que Martin Meroy ne fume ses cigarettes qu'à moitié... pour ne pas griller sa barbe ! Sa barbe ! Ne pas la griller !! Page 12 !!! On se demande comment l'on va tenir 180 pages de plus avec comme héros un gaillard qui porte une barbe en collier et ne termine pas ses cibiches de peur de prendre feu ! Vous parlez d'un dur ! Imaginez Mike Hammer avec un tel faciès et de telles attitudes. Un coup à foutre Mickey Spillane en faillite dès les premières lignes de J'Aurai Ta Peau.
Et les choses empirent ! Chapitre 3, Martin Meroy est soupçonné de meurtre. il décide donc de prendre la tangente et de modifier sensiblement son apparence. Il change donc d'habits... mais garde sa barbe ! On croit rêver !
Page 40, il nous explique tout de même les mécanismes du raisonnement qui l'ont fait aboutir à cette très stupide décision : "Je me sentirai tout nu, sans elle et je développerai peut-être des complexes qui m'empêcheraient d'agir efficacement. J'aime mieux conserver cet handicap et utiliser tous mes moyens. Du reste, je suis persuadé que la police croit que je l'ai coupée, pour mieux me dissimuler... Je la garde."
Alors là, je dis Bravo ! Quel beau renversement cognitif !
Non mais sérieusement, coupes ta barbe connard ! Tu vois bien que c'est pas possible ! On peux pas continuer comme ça, c'est ridicule, ce fétichisme de bouc bien lustré ! Je veux lire un roman d'homme, pas une brochure pornographique pour barbier nostalgique des coupes à l'ancienne. Je veux du dur, du cool, de l'outrancier, je veux que ça flingue et que ça baise mais je ne veux surtout pas Bruno Moynot maquillé en détective privé, bordel de couille de pompe à bite RARRRHHH !

Bon, j'arrête là, ce sujet m'énerve trop et je deviens sur-vulgaire, c'est pas possible de lire des choses pareilles sur un blog, redevenons serieux. Bon. Pour les amateurs, prenez notes, la barbe est rementionnée pages 67, 76, 96, 98, 161 et 174. Quant au roman Meurtre Par Interim, je n'en ai pas noté les diverses apparitions mais sachez qu'elles y sont bien plus fugaces. Ça n'empêche pas le bouquin d'être terriblement mauvais (si j'en avais la force, je vous aurai résumé l'intrigue et on aurait bien ri ensemble mais non, désolé, c'est au dessus de mes forces) et ça n'empêche pas non plus Martin Meroy d'abuser de sa phrase de prédilection, fort cocasse : "Je souriais dans ma barbe."
Il faudra qu'on m'explique comment telle prouesse est possible avec une barbe en collier.

FALLAIT BIEN COMMENCER !

OPTION SUR LA MORT, NEIL MACNEIL
BEAUTÉ FROIDE, JOHN B. WEST
PRESSES INTERNATIONALES / INTERPOLICE CHOC, 1962

J'ai mis un certain temps à le comprendre mais en matière de polar dur US années 50 et 60, il n'y a pas que la maison Gallimard et les Presses de la Cité. Le lecteur français doit aussi compter sur les petits éditeurs de basse qualité et qui à l'époque, par manque de moyens mais souhaitant rester compétitifs, importèrent une certaine quantité de yankee de seconde zone, des œuvrettes mineures, des morceaux de série oubliées, du n'importe quoi n'importe comment mais assez recommandable puisque symbolisant parfaitement le véritable esprit Pulpster américain : vite torché, très cliché mais foutrement bien foutu.
Pour preuve, et en guise de mise en bouche au mois du novembre noir, deux publications des Presses Internationales - une maison d'éditions montée (semblerait-il) par le fameux André Martel - collection Inter-Police Choc, le format avec les jolies couvertures de Jacques Blondeau.

Honneur aux moches, je débute par le moins enthousiasmant du lot, Option Sur La Mort (Death Takes An Option) de Neil McNeil, premier (et unique volume traduit en France) de la série des Tony Costaine et Bert McCall, duo de private investigators à la coule et à tarifs prohibitifs.
Dans cet épisode (mais j'imagine que le schéma des intrigues de variait pas trop d'un volume à l'autre), ils sont chargés par une big huile super-riche de résoudre une affaire de gisement d'uranium magouillé par des truands de Las Vegas. Les 50 premières pages sont légèrement laborieuses, la faute à une intrigue qui tient plus de l'espionnage industriel que du polar de détective privé amateur d'alcools forts et de poulettes dévergondées mais la saveur du genre est tout de même bien présente, en témoigne le sacro-saint premier paragraphe du premier chapitre : "La femme de l'ascenseur était blonde, froide, belle et dangereuse. Tony Costaine percevait nettement le risque qui émanait d'elle. Cette impression aurait rebuté bien des hommes, mais, pour lui, elle ne faisait qu'ajouter du piment à cette rencontre."
(ne jamais oublier ce que Spillane disait au sujet de la première page de texte d'un bouquin : c'est cette première page qui le fait vendre. Spillane s'y connaissait en vente : Je n'ai pas de fans. Je n'ai que des clients. Et le client est ton ami.)
En témoigne aussi, je reprends, les compliments gentillement misogynes que nos héros assènent à leurs conquêtes féminines. "Il ne pouvait s'empêcher de la trouver particulièrement décorative," déclare l'auteur au sujet d'une poule à qui Tony Costaine propose la botte - c'est à dire un poste de secrétaire à son service exclusif.
McNeil, dit J.D. Ballard, auteur classique de fiction pour mec, vétéran des jours heureux de Black Mask et artisan de centaines de bouquins d'aventures, principalement dans le polars et le western, suit scrupuleusement les règles du genre. Au bout de 100 pages, arrivés à Las Vegas pour s'occuper leur petite affaire à coups de poings et de flingots, Costaine et McCall deviennent attachants, prennent de faux airs des Frankie et Dino du Rat Pack. Piscine, Whisky, tables de jeu, Le bouquin verse alors entièrement dans le cool late-fifties/early sixties à la Richard S. Prather (voir la série des Scott, elle aussi publiée en Presses Internationales) et, une fois terminé, on se surprend même à regretter que Option Sur La Mort fusse le seul Neil MacNeil traduit en France. Aux états Unis, 6 autres suivirent. Inutile de préciser que, de par ici, l'on en verra jamais la couleur...

Bien moins cool mais foutrement plus punchy, plus dur, plus sanguinolent, plus efficace aussi, bref, plus Spillanien, c'est Beauté Froide (A Taste For Blood) de John B. West, un drôle d'auteur au parcours atypique pour un roman faisant partie d'une série hardboiled de détective privé totalisant 6 volumes aux US entre 59 et 61 (et un seul traduit en france...)
Le détective en question s'appelle Rocky Steele - ancien commando en Corée, ancien boxeur, baroudeur, tête brulée et véritable succédané de Mike Hammer.
Steele vit dans un New-York interlope, dur et pluvieux. Il possède un calibre 45 qu'il prénomme Betsy et avec lequel il cartonne sans ménagement des petits truands, il nargue à longueur de temps le district attorney véreux du coin et entretient avec la secrétaire moulée au format pineupe hollywoodienne qu'il a embauché pour répondre à son bigophone des rapports platoniques très poussés destinés à faire baver de jalousie le cochon de client.
Bien entendu, le meilleur ami de Rocky Steele est le seul inspecteur de police honnête de la ville et ensemble, ils règlent des affaires de corruption dans lesquelles mouillent les riches et les puissants.
Bien entendu, (spoiler ?) le coupable est une femme mais, avant de la démasquer et de la punir/coffrer/tuer, Rocky Steele la couche dans son lit pour une détonante nuit de folie.
Un petit passage pour le plaisir, car c'est aussi ça le charme du polar US de l'époque : la scène sexy désuette.
"Lorsqu'elle eu posé son verre, elle entrouvrit son déshabillé et peu à peu, le peignoir glissa sur ses épaules et retomba sur le sofa. Ma température montait à la vitesse d'une fusée en route pour la lune.
- Tu n'as pas chaud, Rocky ? soupira-t-elle. On étouffe ici.
Effectivement, j'avais chaud. L'ambiance de la pièce n'y était pour rien. Elle s'approcha de moi, m'enleva ma veste et la posa sur une chaise. Puis, tranquillement, elle dégrafa mon holster et posa Betsy sur le veston. Ses longs doigts se mirent à parcourir mes bras, s'arrêtant sur les muscles, les palpant.
- C'est de l'acier, roucoula-t-elle.
Croyez-moi sur parole, elle savait de quoi elle parlait ! Elle approcha son beau visage du mien. Sa lourde chevelure brune retomba en cascade sur ses épaules. Pas un homme n'aurait pu lui résister. D'ailleurs, je n'avais pas envie de le faire. Je la pris dans mes bras et l'emportai vers la chambre."
Le tout est (vous venez de le vérifier) écrit dans le style tapageur de Spillane, en plus léger et moins désespéré - un peu plus naïf et sautillant d'ailleurs que les Mike Hammer, dont les derniers tiers, invariablement, plombent l'ambiance et le lecteur par une noirceur catégorique et péremptoire.
Beauté Froide est donc sans surprise, mais 100% recommandable (alors que le Neil MacNeil n'est en fait recommandé par mes services qu'à 56%) et surtout doté d'un paragraphe final surprenamment poétique ("Je courais après un homme grand et maigre, dans la neige, au bord d'un fleuve où toute une cohorte de cadavres glissaient au fil de l'eau.") qui, enfermant le récit entre deux songes, achève de donner au livre la touche spéciale et attachante des curiosités joliment usinées du polar de gare machiste.