UNE AFFAIRE D'ACCROCHE


SILVIA ET SES MONSTRES, LOPEZ JERGA
EPP / EROSCOPE # 33, 1977

Ce que je préfère dans les romans de la collection Eroscope, ce sont les quelques lignes d'accroche en couverture, juste au dessus du titre. Bien entendu, j'aime aussi leurs photographies, le logo panoramique, la typo très années septantes et même certains de leurs bouquins mais l'accroche, c'est véritablement un truc à part.
Prenez Silvia Et Ses Monstres, signé par un énigmatique Lopez Jerga.
"
Ce qui me plait chez toi, Limpito, ce n'est pas ton ardeur. Non, Madre de Dios, ce qui me plait, c'est ta bosse..."
Comment peut-on résister à ça ? Voila une accroche qui mérite pleinement son nom. Le résumé de quatrième de couv' se montre lui aussi assez prometteur et le réflexe se fait automatiquement. Deux mois passés sans Eroscope, j'étais en manque et celui-ci semblait suffisamment douteux pour combler mon petit esprit malsain.
Le résultat fut, malheureusement, en dessous de mes espérances.
Car, si Silvia Et Ses Monstres est un roman fou, de par ses intentions, il ne se montre pas particulièrement déjanté dans son déroulement. Tout au plus l'écriture de Lopez Jerga se joue d'une amusante structure en journal intime, mais le roman en lui-même n'arrive pas, et particulièrement dans sa seconde moitié, à concrétiser les attendes du lecteur.

Pourtant, Silvia, notre douce et intrépide héroïne du jour, débute sur les chapeaux de roue. Tout juste âgée de 14 ou 15 ans, dégoutée des bellâtres trop propres sur eux mais tout de même foutrement dévergondée, elle charge un borgne sadique de s'attaquer à son dépucelage. Puis viennent un travailleur populaire alcoolique et fou, un bossu débilitant et illettré, un communiste bégüe. Tous des amants hors-pairs et hors-categories.
"
Moi, ils m'attirent, ils m'excitent, ils m'attendrissent, mes pauvres tordus, et (sexuellement parlant), je jouis facilement avec eux," déclare-t-elle à son psychanalyste de famille avant de poursuivre ses expériences, optant pour une posture rousseauiste affectée.
Mais les monstres ne sont qu'entre-apperçus et les enjeux ne montent pas. Le résumé nous annonce des Jivaros réducteurs de têtes énervés. Nous n'en verrons qu'à peine la couleur. Silvia leur préfère un jongleur hippie aventureux et casse-cou. Et l'auteur préfèrera une conclusion hâtée par une mauvaise gestion de l'espace paginé. L'ambition artistique se complait difficilement dans les cadres étriqués de la littérature populaire sexy. Mais tant pis. Les deux-cent vingt pages ci-présentes sont plutôt recommandables. Lopez Jerga écrit bien. il se montre même, par endroits, plutôt drôle. Tout juste manqu
e-t-il de punch, de concision, de violence et de stupre. Mais peut être nous a-t-il réservé ce festival de voluptés viriles pour son second roman en territoires Eroscope, Le Gang Des Violeuses. Un titre prometteur et une accroche... holala, cette accroche !


POUPEES DE VINYLE, RICARDO VANGUARDIA
EPP / EROSCOPE # 132, 1980

Et puisque nous en sommes toujours aux accroches de cette géniale collection de romans pornos, que pensez-vous de "La fille jouissait en 33 tours, moi j'écoutais la voix de son maître..."
Ça, c'est Poupées De Vinyle d'un certain Ricardo Vanguardia, pseudonyme de Richard Matas. J'avais déjà, et par hasard, abordé le cas de cet auteur avec le grossier et stupéfiant Paire De Femmes mais, à l'époque, je n'en avais pas dit tout le bien que j'en pensais.
Car Vanguardia, à défaut de proposer des intrigues solides et prenantes, écrit merveilleusement bien. Nous sommes là en présence d'un auteur d'une trempe neo-polardeuse sincère et touchante, et son Poupée De Vinyle ressemble par endroits, surtout dans sa seconde partie en forme de road-movie dans la semoule, à l'inestimable RN86 de Jean Bernard Pouy.

Et puis il y a, dans ce bouquin, des phrases aussi fortes et inutiles qu'un "Je me réveillais à l'heure où les alcooliques se jettent par les fenêtres." Le génie éclot parfois au détour d'un paragraphe, mais le problème reste, encore et toujours, l'histoire. Il semble, dans Poupées De Vinyle, y en avoir une mais elle est incompréhensible, comme générée en écriture automatique, sans aucun plan préalable, avec la volonté de faire dans le nébuleux et, surtout, de frustrer toutes les attentes provoquées par l'accroche.
Car ils sont où, les disques vinyles à caractères sexuels et leur allemande qui jouit en stéréo sur un background rock proto-punk rugissant que l'on me promettait sur les rayonnages de ma librairie poussiéreuse habituelle ? Passé le premier chapitre, il n'en reste plus aucune trace, même si le résumé fait miroiter une intrigue crasseuse et alambiquée à grand coup d'un "J'étais mouillé jusqu'au coup dans une combine de disques pornos et celui qui m'avait envoyé l'enregistrement devait avoir plus d'un 33 tours dans son sac."

L'idée est exceptionnelle mais ne dépasse pas le cadre d'ébauche. C'est con, de gâcher un truc pareil. Des 33T pornographiques. Super ! Mais pas ici. Passez votre chemin ou accrochez-vous aux meubles. Le héros traduit des romans de cul pour le compte d'un éditeur minable. Il boit, il baise, il s'oublie. Le lecteur aussi mais les formulations sont agréables. Et puis Richard Matas semble en avoir marre, d'écrire ça. Probablement qu'il s'agit là de son dernier Eroscope. Alors, c'est le cul entre deux chaises. De la fesse et du personnel. Encore une fois, les ambitions littéraires ont la vie dure. Les scènes pornos se font plus calibrés, plus calculées. Vanguardia les case, à la volée, en fin de chapitre. Lapidaires et brutales, elles sont imposées sans finesse comme un tribu à payer pour être publié, coute que coute. Elle deviennent surtout mécaniques et ridicules. "
Je l'enfourchais, ma colonne de chair, prolongée d'une boule de feu palpitante, se perdit dans son ventre entre ses fesses satinées. Nos cris se confondirent. Elle aimait se faire enculer." Tout un art de la formule. Le mélange, entre volonté d'histoire décomposée, stylisée même, et abattage de chair sexuelle au kilomètre, renforce l'impression d'étrangeté. Poupées De Vinyle est un naufrage. Un roman bâtard sans aucun intérêt sauf pour ceux qui sauront s'y arrêter, perdre leur temps sur 220 pages et découvrir, si ce n'est la satisfaction littéraire, au moins une certaine curiosité.
Il me reste 5, ou peut être 6, Ricardo Vanguardia à lire, en Eroscope. Et pour rien au monde (à part la cécité), je ne manquerais ça.

(PS : petit exemple des facultés colorimétriques de mon nouveau scanner : l'étiquette de prix barrant le poupée de Poupées De Vinyles n'est pas blanche mais bien orange dans la réalité. Quant à la couverture de Silvia Et Ses Monstres, elle arbore une teinte rosée et non pas violette. Mais je vais m'appliquer à améliorer tout ça.)

3 commentaires:

losfeld a dit…

Moi aussi je commence à la trouver redoutablement attirante cette collection! J'attends juste qu'on y trouve une véritable pépite. Je vais commencer à faire des stocks vu que j'en croise pas mal ces derniers temps (en attendant Bruxelles et une voiture de location prête à transporter un quintal de litt popu)

ROBO32.EXE a dit…

le Ciné X de Pat Delbe est une pépite. Et ces deux-là sont de jolies curiosités. Pour les autres que j'ai pu lire, c'est assez variable mais très souvent bien meilleur que du Euredif ou du Media 1000.

Clifford Brown a dit…

Génial ! Vivement le redémarrage de la saison des vide-greniers, j'suis en manque !!!