SERIE NOIRE # 3, 1970

Combien de fois, au cours des 30 glorieuses de la littérature de gare, la collec' au père Duhamel s'est-elle fait piquer son blaze par des maisons d'éditions peu scrupuleuses ?
Impossible de les répertorier, tous ces emprunts, sans y passer la journée... mais celui-ci, y'a pas à dire, enfonce gaillardement la borne. Série Noire en gros, et le cercle rouge des gialli Mondadori pour faire bonne mesure.
À l’intérieur, c'est la jaffe habituelle des productions photo-romantoques, avec une histoire complètement stupide de réfugiés palestiniens qui foutent la pagaille en Angleterre. "Il en arrive des centaines chaque jour qui vivent comme ils peuvent, en volant ou en accomplissant toutes sortes de délits."
Scotland Yard charge donc Dan Cooper de veiller au grain mais ce n'est pas si simple, biscotte ce dernier doit se marier avec Mary, sa fiancée de longue date. Mince de complication !
Heureusement, la greluche a été bien dressée. "Je t'aime trop pour t'en vouloir," qu'elle lui dit "[...] il ne me reste qu'à me résigner..."
La suite est vachement instructive, anthropologiquement parlant. On y apprend que les sans-papiers vivent du kidnapping des moujingues (cf. l'image du dessus), que leurs femelles sont saboulées et maquillées façon Mademoiselle Age-Tendre (couettes incluses) et que les Palestiniens sont, généralement, des juifs égyptiens pleins aux as.
À part ça, si cette publication est entièrement dépourvue de nénettes dénudées, l'amateur de castagne et jus de phalange aura par contre largement de quoi se remplir le ciboulot... la preuve en quatre images :
Que du bonheur !
Notons, avant de conclure, qu'après ce chouette photo-roman, se trouvent alors une bande-dessinée entièrement réalisée au papier calque (visible sur le tout nouveau TUMBLR du MULLER-FOKKER) puis, histoire de bien t'achever, un dessin humoristique qui... enfin, que... bon, autant le scanner, vous allez voir, c'est du lourd !
En fait, la vrai question que pose ce dessin, c'est : mais qui est donc ce nudiste rastaquouère à casquette ? Saint Pierre déguisé ? Un employé de chez GDF ? Un lecteur éberlué ?
Le saura-t-on jamais ?

PAS EXTRA, TES RESTES...

MENACE DE PAIX, ERIC DORNES
ARABESQUE ESPIONNAGE # 256, 1963

Des espions affrontant un être venu d’ailleurs
, omniprésent, omnipotent, omnipuissant, comme sujet de roman, t’avouera, c'est plutôt alléchant. 

Malheureusement, écrit par ce fichu fumiste d'Eric Dornes, c'est une tout autre paire de gants.
Rien de surprenant... j'en gardai un certain souvenir, d'Eric Dornes, et il n'avait pas le goût du revenez-y. En effet, l'affreux jojo m'avait déjà appâté avec une belle arnaque, une histoire de communistes chinetoques, retranchés dans la jungle, armés d'un rayon laser de la mort et cherchant à ébouzer massivement du militaire ricain. Le chef des bridés, cet abominable chacal, allait même jusqu'à déclarer : "J'ai hâte [...] de voir nos amis capitalistes se volatiliser sous nos rayons meurtriers et imparables."
Tu parles, Charles ! Ils avaient dû se perdre en route, se tromper de chemin, prendre la première à droite au lieu de tourner à gauche, bref, atterrir dans un autre bouquin, tes rayons imparables et meurtriers, car dans celui-ci, tu pouvais les cocher à la section des étouffés.
Du coup, ce Menace de Paix, je m'y étais mentalement préparé.
Avant même la première page, je savais que ça allait verser dans la tartignolerie certifiée espionnage au rabais... et j'avais raison !
D'emblée, le ton est donné. Narration première personne au gardénal. Notre héros se nomme Barnus, Ed Barnus, ex-agent secret devenu reporter-cinéaste. Il n'est ni très swing, ni très twist, mais par contre, il croit dur comme fer "à l'existence d'êtres vivants sur d'autres planètes semblables à la terre..."
"Je vais même plus loin... je crois que ces êtres sont dotés d'une intelligence supérieure à la nôtre. Je pense aussi qu'ils sont venus sur notre planète il y a déjà plusieurs centaines, voire plusieurs millier d'années et qu'ils nous surveillent en ce moment."
Et l'auteur, dans le plus pur style Jimmy Guieuesque, d’accompagner la tirade de son héros  d'une note de bas de page nous certifiant la parfaite authenticité de son bouzin :
"Cette hypothèse est actuellement défendue par de nombreux astrophysiciens russes, américains, anglais et français."
Me voila rassuré ! Juste à temps, car l'extraterrestre, le fameux extraterrestre, entre en scène. Il s'appelle John Allen Krumar Zakrus, habite Phobos, se déplace à des vitesses sub-lumineuses, possède des pouvoirs psychomagnétiques, déclenche à distance des explosions atomiques et commet des meurtres idiots qu'il signe en laissant invariablement traîner sur les lieux de ses forfaits le 45 tours d'une bluette titrée "bécause (avec un "é") bad is my star."
À ce stade du roman, on ne questionne plus les choix de l'auteur, on se contente de les subir. D'ailleurs, au lieu de résumer la chose, mieux vaut en dresser un bilan rapide, c'est à la fois plus simple (pour moi) et moins douloureux (pour toi).


Donc, dans ce bouquin, le méchant extraterrestre n'a pas de base secrète, pas de gadgets hi-tech, pas de sous-fifres, pas de sicaires patibulaires exécutant ses ordres, pas de véhicule volant, pas de véhicule tout court, juste un stock de 45 tours miteux, c'est nul.
Dans ce bouquin, il n'y a qu'une seule bagarre, au chapitre 15, elle dure 2 pages, c'est naze.
Dans ce bouquin, on s'emmerde ferme car il ne se passe strictement rien, le méchant blablate à longueur de pages et les espions l'écoutent respectueusement en laissant fuser, de temps à autre, un "oh, c'est vraiment incroyable !"
Dans ce bouquin, en fait, il n'y a pas vraiment de méchant extraterrestre parce qu'en fait, à la fin, le héros découvre qu'il ne s'agissait là que d'une bande de 11 diaboliques chinois, tous semblables les uns aux autres, et qui se déguisaient à tour de rôle en John Allen Machin Krut l'extraterrestre afin d’embêter les espions et puis, tant qu'on y est, de faire triompher le maoïsme dans le monde.
Dans ce bouquin, l'auteur est néanmoins tellement persuadé de l'existence des extraterrestres (pourquoi pas, hein ?) qu'il termine son bidule par une postface t'expliquant que si, cette fois, pour le coup, c'était râpé, le reste du temps, par contre, les petits bonhommes verts, ce ne sont pas des niakoués déguisés mais de vrais gugusses garantis cent pour cent d'importation galactique – ( tiens, vises leurs fafs, c'est pas des balourds, y'a même l'tampon d'la douane spatiale dessus !)
De ce bouquin, finalement, je n'ai retenu qu'une chose valable, c'est qu'il aurait mieux valu ne pas l'ouvrir et choisir, à la place, un Mme Atomos d'André Caroff.
Mais ça, c'est une tout autre histoire...

CRAC, BOUM, HUE !

SÉRUM DE SURVOLTÉ, ROGER VLIM
ÉDITIONS PROMODIFA / C.R.A.C. # 39, 1978

Ce sont des valeurs sûres, les petits bouquins porno des éditions Promodifa. Vous n'êtes pas en forme, vous en avez marre du quotidien, vous songez au suicide, vous ne savez plus quoi lire, hop ! vous ouvrez un Promodifa et vous voila tout ragaillardi. Promodifa, c'est le tigre dans votre moteur. Mesdames : le chibre dans votre moiteur. 192 pages d'un plaisir pur et intense. Même lorsque ce n'est pas bon (et ce n'est jamais bon !), ça fait du bien.

Par exemple, ce Sérum de Survolté, signé Roger Vlim, alias Roger Vilatimo, un Catalan qui ne fait pas dans la dentelle.
Le sérum du titre, c'est le sérum B.33, qui "décuple la force physique et l’agressivité de l'animal (ou de l'individu) à qui on l'inocule." Le mec qui l'a mis au point, un savant Français domicilié au Portugal, veut le monnayer au plus offrant. Accessoirement, il aime aussi à s'envoyer en l'air avec sa domestique, une femme de ménage portugaise nommée Helena (sans "é") Nogueira.

"Il la pénétrait toujours vigoureusement, presque sauvagement. C'était un poignard de chair brûlante qui s'enfonçait à chaque fois dans le corps d'Helena."
Mais revenons-en au sérum B.33. La France charge l'agent secret Richard Gilles, Ric pour les intimes, d'aller en récupérer la formule, coûte que coûte et sans débourser un radis. Mais les méchants de l'I.I.D. - "l'International Information Department, cette tentaculaire organisation d'espionnage privée couvrant le monde entier" - sont eux aussi sur le coup... sans oublier la Chine communiste, en la personne de Li-Li Ming, la redoutable lesbienne maoïste !
Jusque là, je tiens le bambou. Je m'imagine facilement le déroulement de l'intrigue : Richard débarque au Portugal, se tape la Helena, fait la nique aux rombiers de l'I.I.D. avant de permettre à Li-Li Ming de découvrir les joies des jeux à deux, façon "mon moussaillon dans ta moussaka." Mais c'est raté. J'ai faux sur toute la ligne !
Car sa crampe, le Richard, il ne se la soulagera pas une seule fois. PAS UNE SEULE FOIS !
Les occasions de tremper le biscuit ne manquent pourtant pas, dans un récit Promodifa.  
Des preuves ?
P
age 73, il tombe sur Helena, ligotée et dénudée. Stupeur ! Il n'y touche pas ! 

Page 95, une agente du I.I.D. aux appâts fort volumineux et à la "pose lascive très suggestive" lui fait du rentre-dedans. Incroyable ! Il reste de marbre ! 
Page 115, il se rend chez les putes... et c'est le coup de grâce ! Il se rend chez les putes mais ne consomme pas ! Il y a des baffes qui se perdent.
Pendant ce temps-là, ce sont les méchants qui assurent le quota de jambes en l'air. Li-Li Ming viole Helena - "la bouche baveuse, elle massait de ses doigts frissonnants le sillon pourpre de la chair secrète" - avant de se faire défoncer la lunette arrière par les hommes de l'I.I.D., vaillants chevaliers de la cause virile et poètes qui s'ignorent :
"- Fallait bien que tu goûtes au moins une fois au mâle, vieille pédale femelle ! lui lança un des types."
À la fin, Richard n'a toujours rien tringlé, n'a rien castagné non plus, Li-Li Ming saigne violemment du derche et les méchants se font tous zigouiller par une meute de rats dopés au B.33. Quant à moi, je me sens bien, requinqué, ravigoté, les accus rechargés.
Y'a pas à dire, Promodifa, c'est du tonnerre !

STEREOPHONY FOR SPIES # 1

Quoi de plus approprié pour rythmer les exploits d'agents secrets qu'une poignée de 33 tours easy-listening des années 60 ? T’avouera, ça tombe sous le sens. Exotica touristique, ritournelles pop et tonnerre brass-bandesque, on tient là l’intégralité des poncifs du genre catapultés sur disque microsillon. Et go, James, go !

Bongo qui cavalent, percussions qui cascadent, trompettes qui s’emballent et orgues hammond qui déraillent, en ping-pong dans les enceintes et dans tes esgourdes. Demandez le programme. Toute l'artillerie d'une stéréophonie rudimentaire qui éclate en une grande gerbe multicolore - tacatac, badaboum, tudu-dam-doum ! - et passe du jazz au jerk en un twist sauvage - brak-a-bam tam-tam.
L'idée de cette sélection ?
Disons qu'au fil des brocantes, le nez plongé dans des cartons fleurant bon le garage à grand-père, la moisissure et le salpêtre, 1 euro la pièce et on te fait un prix si t'en prends plein, l'accumulation de ces reliques phonographiques de la soirée cocktail sixties est devenu pour le gars mézigue une véritable addiction.
Super Stereo Sound, Perfect Presence Stereo, Mode Disque Stereo, Command Records Stereo, Phase 4 Stereo, Truc Muche Stereo, Bidule Chouette du même acabit et mort à la mono... tonie !
Bien entendu, je ne gagne pas à tous les coups. Ma pomme accumule aussi les déconfitures. Combien ai-je pu en dégauchir, de ces 33/45/78 tours aux pochettes magnifiques, pour finalement me retrouver avec, sur les bras, une compilation des exploits accordeonisé, trompettisé ou bien encore orgue-hammonisé d'un émule d'Aimable, d'André (Verchuren) ou de Klaus (Wunderlich) ? Judokadanse, MFP et les Surprises parties du Pingouin, c'est à vous que je pense. Et je ne vous remercie pas !
Mais ce n'est pas grave, on continue.
C'est l'interminable quête du vinyle ultime qui, entre deux guimauveries à vomir, cache sa pépite tropicale, son surf détonant, son standard swing massacré par quelque adepte de la surboum au trinitrotoluène. Ou bien encore sa polka endiablée, entonnée par l'amicale des copains du comptoir, section clair de lune à Maubeuge et casatchok du coude levé. Coin, coin. Faut savoir être éclectique, dans la vie.
Mais je m'égare.
Alors concluons.
Cette sélection, elle s'appelle Stereophony for Spies. C'est le volume 1. Ça dure 38 minutes et 41 secondes.
D'abord, il y a les bruits d'un train qui proviennent d'un disque de démonstration stéréophonique Phase 4. Puis il y a le grand Enoch Light sur l'une de ses rares compositions personnelles. Et ça enchaîne. Un xylophone qui tintinnabule sur une cadence twist. Un cha-cha-cha à l'efficacité certifiée garantie sur ma tête de lecture. Une version du classique Misirlou, entre latinerie suave et jazz de strip-teaseuse. Un brass turquisant et inventif. Une reprise de Our Man Flint soutenue par une cow-bell du plus bel effet. Eleanor Rigby des Beatles retourné à la sauce espionnite John Barryesque, trompettes Herb Alpertisantes incluses. L'orgue hammond du virtuose Jimmy Smith et les arrangements de Lalo Schifrin pour jerker jusqu'à en crever (ses godasses). Reprise de souffle avec un drôle de swing horrifique par le compositeur de Sinatra et d'Yma Sumac. Ensuite, un interlude pompier. Exclusif : Le producteur des Beatles en vadrouille chez les allemands de telefunken. Encore une fois : trompettes Herb Alpertisantes incluses. Réponse de Bob Crewe : martèlement barbarellesque, barouf distordu, roulements à gogo, morceau de bravoure. Ça te laisse sur le carreau. Ding, dang, dong. Départ à destination de Londres et New-York, vol L.A. 231, horaire 13 h 55. Vive Air-France et gros coup de cœur : You'll never get my lovin'. Sugar-pop psychédélique, vocaux féminins groovy et Ray "funky trumpet" qui pouet-pouet en personne. Après ça, on est loin : le moog de Claude Denjean se déchaîne sur les portes du pénitencier cosmique. Zoum, zooum, vooouumm. Bruits bizarres. En fait, les mêmes bruits de train qu'au début, mais inversés (vive les platines qui tournent en verlan !). Et "bye bye", disent les percussions, flûtes et clochettes d'Hal Mooney. Fondu au noir. Cut to : Générique de fin.
Vous venez d’assister à OPÉRATION EASY-LISTENING. Une production Müller-Fokker, avec D.J. Résidu dans le rôle du mec qui passe les galettes de cire. Merci au Révérend Dolby Surround pour son assistance à la technique. Merci à la région Bruxelles capitale et au marché aux puces des Marolles pour le stock de vieux disques. Merci à la bière Gluck pour l'inspiration. Bande originale disponible en téléchargement sur soundcloud et en écoute sur mixcloud.
La suite au prochain épisode.
- STEREOPHONY FOR SPIES TRACKLISTING (album, record company, date) -

Enoch Light - Provocative Percussion
(Provocative Percussion vol. 3, Command Records, 1961)
Skip Martin - Night Train To New Orleans (Surprise Partie Stéréo-Percussion vol.1, Vogue, 1961)
Mike Simpson - Three Little Words (Discussion in Percussion, Mercury, 1961)
Ted Heath and Edmundo Ros - Misirlou (Swing vs. Latin, Phase 4, 1964)
L. Becker and R. Byrne - Istambul (More Persuasive Percussion, Command Records, 1966)
The Roland Shaw Orchestra - Our Man Flint (Themes for Secrets Agents, Phase 4, 1966)
Warren Kime - Eleanor Rigby (Brass Impact, Command Records, 1967)
Jimmy Smith - The Cat (The Cat, Verve, 1964)
Billy May - Return Of The Zombie (Big Fat Brass, Regal / EMI, 1958)
George Martin - Poker Face (Percussion Panorama, Metronome, 1969)
The Bob Crewe Generation - The Black Queen’s Beads (Barbarella OST, Dynovoice, 1968)
The Button Down Brass - You're Never Gonna Get My Lovin' (The Button Down Brass featuring the Funky Trumpet of Ray Davies, Fontana, 1968)
Claude Denjean - House of the rising sun (Moog!, Phase 4, 1971)
Hal Mooney - Bye Bye Blues (Woodwinds and Percussion, Mercury, 1961)

LA TURLUTTE FINALE !

LE LIT À BALDAQUIN, SAINT-AMOUR
COLLECTION CITER, 1963

Attention ! Cachez les femmes et les gosses
! Revoila le glorieux fou furieux qui, la nénette en feu, s’apprête à fracasser sur les touches de son clavier Japy la pornographie à papy.
Je ne vais pas le répéter trois fois. Tous aux abris. Aucune pitié n'est ici à espérer. Tel le foutre d'un étalon, l'affreux a déjà frappé à plusieurs reprises et, d'éditions en rééditions, sa puissance de feu demeure démentielle.
Résumé des épisodes précédents, en vrac et dans le désordre de mes souvenirs :
Armé d'un vit d'une trentaine de centimètres, un cow-boy texan tire à bout portant sur toutes les donzelles qui passent dans son périmètre. Un vieux noblion voit son zob croqué et recraché par sa bonne déguisée en nonne. Des barbus homosexuels peuplent une île de débauche. Une adolescente américaine, amatrice de sucettes à l'anis, se fait lécher la motte par son teckel avant de se farcir son père puis d'aller flageller sa mère. Le docteur Pédalus règne en maître sur une clinique de donneurs de sperme. Des bites se retrouvent affublées, lors de cérémonies aussi secrètes qu'arrosées, de sobriquets ridicules. Amiral Nelson, Beethoven ou Isidore Oscar.

Afin de ne pas être en reste, l'auteur multiplie lui aussi les pseudonymes. Il est Johnny Fagg, Regis Lary, K.R. John ou, pour le forfait du jour, Hypolite de Saint-Amour. Le nom avait déjà été évoqué lors d'un précédent volume - en page 179 de À Belles Dents, pour être exact. L'auteur s'y qualifiait de "pornographe empirique" et de "spécialiste français de l'amour moderne." Cette fois-ci, il se donne du "Tacite de la mentule et du rageur," du "Napoléon de la banderie," du "Saint-Simon du coït" et du "Plutarque du libertinage." 
On est jamais mieux servi que par soi-même...
...Ce qui n’empêche pas de se servir des autres.
Ainsi, ce Lit à Baldaquin, qui s'ouvre sur un clin d’œil au grand George Maxwell et à ses polars sexy des années 50.
Le héros, Stanislas Leduc, auteur de romans pornographiques à succès et partouzeur bohème, s'emmerde ferme dans son trois-pièces parisien lorsque l'on sonne à sa porte. Il va ouvrir et, ta-da !, se retrouve alors en face d'une magnifique, que dis-je ?, d'une merveilleusement sublime à t'en couper le souffle poulette carrossée grand style et emballée de luxe. En bref, inutile de la décrire...
"C'était la môme Double-Choc en personne."
Scarlet Winchester de son petit nom. Et le narrateur de préciser : "Sous mon peignoir ma plume alanguie durcit férocement et gigota entre mes cuisses tandis que mes drupes résonnèrent comme le carillon des Malines."
Et c'est parti. Stanislas et Scarlet font connaissance. Ils baisent. Puis ils appellent un copain et baisent à trois. Puis ils embauchent une soubrette et baisent à quatre. Le copain appelle une amie à lui et ils baisent à cinq. La fille de la concierge se pointe et c'est l'orgie. 
De tous les romans de cet acharné de la pastiquette, Le Lit à Baldaquin s'impose comme le plus sommaire dans le déroulement de ses scénettes. Impossible, même, de parler d'intrigue. C'est du hardcore décomplexé et rigolard, aussi systématique dans ses idées (au fond, d'un roman à l'autre, cet auteur nous ressert toujours la même soupe) que roboratif dans le style et la vulgarité.
Debout, les damnés de l'artère (pudendale) ! Avec plus de dix années d'avance, Saint-Amour détruit les limites du bouquin de cul alimentaire et le cervelet des "sexyférés" qui les dévorent. Mentule, chagasse, zébi, marteau-pilon, tubercule. On s'emballe, on professe des insanités, on s'agite déraisonnablement. Surtout, on se suce, on se branle, on s'enconne et on s'encule, sans reprise de souffle ni perte de vitesse. Seul le lecteur faible du cœur et de la carotte risque d'y laisser sa plume. Mais de ce lecteur-là, Saint-Amour n'a que faire. Quant aux autres, il leur réserve, page après page, un traitement maison à la programmatique joyeuse et que je lui laisserai, en guise de conclusion, le soin de vous exposer :
"Paltoquets de mes fesses, ignares de ma braguette ! Ignorants de mon cul ! Paysans de mes couilles ! Laboureur de mon vallon ! Vous voyez bien que je vous ai à la bonne ! Tenez, vous qui me lisez, si je pouvais vous tenir à ma merci, je me ferais une joie de vous plonger le nez dans ma rainure et de vous faire compter du bout de la langue tous les poils de mon cul !"
Oui, véritablement, Saint-Amour est Amour.

ITSI BITSI PIN-UP BIKINI !

C'est un genre en soi, entre fanzinat inconscient et piraterie éditoriale. Les photographies sont découpées des pages de Cinémonde ou de ces merveilleuses revues de nus artistiques des années 50, type Paris Cocktail et Paradise ou Folies de Paris et de Hollywood. Les dessins sont chouravés dans des numéros de 100 Blagues ou de V Sélection. Lassalvy, René Caillé, Pichard et tous les autres.
Quant aux textes, leur origine reste non-controllée. Des articles sur la sexualité, des récits galants, des blagues pas drôles.
Le tout, imprimé sur papier torche-fesse et pesant entre 32 et 36 pages, n'est que très légèrement olé-olé mais possède le charme des publications fauchées et inutiles, avec parfois, au détour d'une page, quelque surprise, comme cette Betty Page, rebaptisée Sheree Kirk et citant Freud.
À la toute fin, le responsable de la chose signe son forfait, l'idiot, et donne son adresse. Au fil des revues (Belamie, Mam'sel, No Magazine, Rififi...), quatre noms reviennent, immanquablement.
Le gang des trafiquants d'images coquines !
D'abord, nous avons monsieur Van Der Bogaert et madame Jeanne Baert, tout deux domiciliés Ter Heydelaan, à Deurne (Anvers). Ensuite, monsieur Theys, lui aussi basé sur Anvers mais habitant la rue Volk. Et enfin, leur correspondant français, un certain Marcel Picavet, 39 rue Sedaine à Drancy.
Peut être un jour en saura-t-on plus sur ces pieds-nickelés de l'érotisme belge (et sur leur d'Artagnan Seine Saint-Denisque)... mais, au fond...
...vraiment...

...est-ce bien nécessaire ?
( Notons, pour les amateurs, que de nombreux scans de la revue Belamie sont disponibles sur le blog Au Carrefour Etrange. N'oubliez pas d'en remercier le taulier ! )

ABSENCE DE PIEUVRE

L'HOMME À LA TÊTE DE MORT, SYDNEY HORLER
ÉDITIONS R. SIMON / POLICE SECOURS, 1939

Les couvertures mentent, l'amateur de littérature populaire en sait quelque chose. Combien de jolies filles emballant un polar soporifique, combien d'illustrations de Brantonne masquant un Anticipation indigent, combien de peintures tonitruantes aboutissant à un espionnage aussi gris que le trench-coat de Marlowe ?
On ne les compte plus, ces déceptions-là.
Pour le bibliophage populard, ce sont les risques du métier. Deux heures de paumées, appâté par une chouette jaquette et empalmé par un texte minable. On en fait son deuil et on tourne la page.
Mais parfois, l'affront est trop grand pour passer l'éponge. Plus question de la fermer et d'avaler la pilule. La gourance est telle qu'on tombe carrément dans le casus belli.
C'est le cas de cet Homme à la Tête de Mort, signé Sydney Horler, obscur écrivain angliche de type Edgar Wallacesque.
La bestiole est vicieuse. Elle n'y va pas par quatre chemins. Elle s'annonce mirifique, façon pêche aux canetons en jonc macif. Y'a qu'à zieuter le bidule. 
On tient là, et personne ne me contredira, l'une des plus belles couvertures de la collection Police Secours des éditions R. Simon. Cette pieuvre géante qui, le tentacule hardi, attrape un avion, ça te défonce radicalement les mirettes. Quant à ce titre à faire frémir, surplombant magistralement la scène, il achève l’abattage. 
Que tu le veuilles ou non, t'es foutu. T'as le cervelet qui fume, la matière grise qui gode, le jackpot qui affiche ses trois cerises à la suite. Ting ting ting. Te voila qui imagine un retour sur investissement à 1000 % mais pas de chance, tu as faux sur toute la ligne.
Car de pieuvre géante, dans ce bouquin, il y a nib. Aux abonnés absents, qu'elle est, la créature. À la place, t'as droit à un récit, façon espionnage d'avant-guerre, aussi plan-plan que con-con. Et avec, pour couronner le tout, un abruti de première en guise de héros : Tim "Tiger" Standish.
À
la fois footballeur de haut-niveau et agent secret au service de la couronne britannique, notre gugusse est chargé d’empêcher le vol d'un avion expérimental par un certain Rahusen, le terrible, l'abominable Rahusen... alias l'homme à la tête de mort !
"Enfant trouvé, de parents inconnus, il avait gravi tous les degrés du vice jusqu'à devenir, à l'age de quarante ans, un maître criminel. Et ceci n'est pas une figure de rhétorique. Rahusen n'inspirait pas seulement des forfaits, il prenait un plaisir sadique à les executer lui-même. Il ne reculait devant aucune atrocité. Sa main était toujours armée d'un poignard ou d'un pistolet que son cerveau pervers dirigeait."
Et la tête de mort, dans tout ça ? Comme la pieuvre, c'est du charre. Rien d'autre qu'un sobriquet qui s'explique par le teint cadavérique de l'affreux, conséquence d'une consommation abusive de cigarettes marocaines.
Autant dire que l'affaire est râpée sur toute la ligne. Le bouquin ne propose véritablement rien de passionnant à se foutre sous la dent et accumule l'ensemble des tares typiques aux récits de quat'sous bas du font.
Haine du fonctionnaire, haine de l'étranger, mépris du pauvre et du faible, tout y est et pue l'infatuation d'une bourgeoisie bigote et bornée. On nage en plein dans ces codes fictionnels hérités des histoires de chevaliers où les héros sont de riches aventuriers virils et audacieux, où le bon peuple est relégué soit à jouer les laquets soumis, soit à pratiquer la mécréance à la sauvette, et où les vilains semblent calqués sur ces caricatures antisémites qui fleurissaient à l'aube du XXème siècle.
La sauce pourrait prendre, les codes sont connus (et appréciés de ma pomme lorsqu'ils sont efficacement employés) mais la molesse de la narration et la nullité des idées empêchent toute sympathie. 
On ne fait pas de bonne mayonnaise avec des œufs pourris. 
Ni de rouille d'encornet sans calmar.
D'ailleurs, en parlant de ça, qu'est-ce qu'il venait foutre en couverture, ce satané céphalopode ?
Comment ?
La symbolique ?
Ah oui, la symbolique ! La symbolique de l'organisation d'espionnage tentaculaire...
Le genre de bobarderie à la noix tout juste bon à te dégoûter de la chose.
Si c'est pas un drame, ça...

À LA SULFATEUSE !

CHARMANTE SOIRÉE, MICKEY SPILLANE
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTÈRE # 75, 1952

Commençons par enfoncer une porte ouverte : Mickey Spillane n'a jamais fait dans la dentelle. La dentelle, il l'envoyait bouler dans les gencives de ses contemporains et s'en frottait les mains d'allégresse. Idem pour la finesse et la délicatesse. À la corbeille, la finesse et la délicatesse !
C'est loin d'être une évidence dans le cadre un peu flou du polar hardboiled (que certains s'imaginent à tort comme écrit par des brutes, pour des brutes) mais dans le cas de Spillane et de sa psychologie en deux tons, cela constitue une jolie lapalissade.
Pourtant, et malgré l'avis des exégètes de la chose (Raymond Chandler le qualifiait de "médiocre auteur comique," Michael Avallone le vouait aux gémonies), marquer Spillane de l’étiquette "homme des cavernes tambourinant sa machine à écrire" serait plus que réducteur.
Car l'homme a du style, exactement comme un boxeur a du punch. Son écriture est faite d'une suite de coups brusques - un jab par-ci, un uppercut par là - certains envoyés en l'air afin d'assurer l'ambiance, d'autres assénés en plein dans la cible histoire d’épater le clile et de lui en donner pour son fric.
De l'esbrouffe, certes, mais avec, à l'arrivée, un K.O. assuré.
À ce petit jeu, le Spillane des débuts, celui des 5 premières années d'écriture (de 47 à 52), celui d'avant la conversion aux témoins de Jéhovah, reste une valeur aussi sûre que l'immobilier en temps de crise.
Pour s'en convaincre, il convient de lire son chef d’œuvre, Dans Un Fauteuil (The Big Kill, en V.O. - titre repris et modifié par Frank Miller, son héritier le plus redevable, en The Big Fat Kill dans Sin City), mais rien n’empêche non plus de se vautrer dans ses œuvres les plus grotesques, que ce soit le sexuellement détraqué Fallait Pas Commencer (Vengeance Is Mine), ou ce Nettoyage Par Le Vide (The Long Wait) qui repeint en rose la Moisson Rouge d'Hammett...
..ou bien encore, crème boursouflée du pompeux emphatique, cette Charmante Soirée (One Lonely Night), roman jusqu'au-boutiste dans la démesure sanguinolente et dont l'auteur ruminera, tout au long de sa carrière, les quelques scènes clefs qui l'émaillent.

Inutile de magnifier l'ensemble. L'intrigue est bateau et le bateau prend l'eau de toute part. Mike Hammer enquête sur une cinquième colonne communiste conspirant en plein New-York. "La liberté d'expression," dixit notre homme, "c'est bien joli, mais il y a des choses qu'il vaudrait mieux arrêter avant qu'elles soient allées trop loin !"
On s'attend à une apologie du McCarthysme et on est loin, très loin, du compte. En 220 pages, Spillane nous fait la totale. 
Chez lui, c'est une constance mais ici, il dépasse son Everest personnel.
Everything but the kitchen sink, comme disent les anglo-saxons.
D'abord, il y a les ingrédients habituels. Le décor - New York, cet enfer à ciel ouvert qu'une pluie balaie sans répit - et les quelques visages amicaux qui le peuplent : le flic sympa, le journaliste utile et la secrétaire de Mike, Vera, ce canon de beauté ultime qui se réserve à son patron pour le mariage.
"J'avais connu et possédé bien d'autres femmes, mais celle-ci, qui depuis des années se gardait pour moi, était la perfection même."
Ensuite, il y a la viande et sa garniture. Un politicard ambigu. Des hommes de main patibulaires. Et une femme fatale qui joue les appâts charnels avant de se faire corriger par le héros, dans les règles de l'art.
"Une femme nue et une ceinture de cuir... Je regardai un instant son ventre plat creusé par la terreur sans nom qui rosissait son corps des pieds à la tête et soulevait rythmiquement ses jolis seins fermes, que gonflait une effroyable excitation... Une femme nue et une ceinture de cuir. Une fille magnifique qu'avait effleuré la main du diable."
Jusque là, tout va bien. Arrivent enfin les épices.
Le prélude au massacre et le festin de plomb qui s'en suit.
Comme à chaque fois, Vera se fait kidnapper et Mike se fout en rogne. "Je sentais couler dans mes veines le plaisir anticipé de faire de la viande morte avec tous ces salauds." Et d'avouer son amour immodéré de la boucherie généralisée : "Oui, il y avait une certaine volupté dans le fait de bouziller à coups de grenades, à coups de poing, à coups de machette [...]"
Comme il se doit, le big bouzillage a lieu lors du sprint final mais surpasse cette fois-ci toutes les prévisions, toutes les attentes du lectorat. 
C'est une hallucinante montée de fièvre qui voit Mike Marteau se transformer en fou homicidaire armé d'une sulfateuse découpeuse de membres et qui anticipe, en plus brutal, en plus sauvage, en moins marrant, les exactions para-militaires des Exécuteurs, Punisseurs et Marchands de Mort à venir.
"Et ce maudit rictus s'étalait toujours sur mon visage lorsque je sentis craquer sa colonne vertébrale et que l'horrible tension céda d'un seul coup, comme un arc bandé jusqu'à la rupture."
On le savait plutôt dérangé, le Mickey, mais on ne se l'imaginait pas aussi salement remonté envers l'ensemble de l'espèce humaine. Misanthrope de fête foraine qui se vautre pour la galerie dans le nauséeux au point de transformer sa Charmante Soirée en un opuscule existentialiste à l'usage des primitifs paranoïdes de la justice expéditive.
On comprend aisément qu'Ayn Rand soit tombée amoureuse de sa prose. Du premier chapitre (magnifique prologue, quasi indépendant du reste du bouquin) jusqu'à la dernière détonation, c'est bien la raison d'être de Mike Hammer que Spillane explore... et justifie, en bon proto-objectiviste qu'il était.
Derrière l'extermination de masse, sous les coulures d’hémoglobine, c'est l'histoire d'un taré qui passe à la confesse ("Peut-être n'étais-je rien de plus, à l’intérieur, qu'un monceau de pourriture ?"), se traîne dans la boue ("Peut-être naviguais-je déjà vers l'égout, avec toute la pourriture du monde ?") puis s'auto-purifie en tirant à vue.
L'intrigue peut vaciller sur sa maigre base, l’enquête peut tristement tourner en rond, l'essentiel réside dans cette démonstration de force, obtuse et bornée.
"Je vivais pour tuer, afin que d'autres puissent vivre. Je vivais pour tuer parce que mon âme était une chose endurcie qui prenait du plaisir à verser le sang des salopards dont le meurtre était l'argument suprême."
Et si le lecteur n'est jamais dupe, et si l'ensemble reste d'une incroyable grossièreté, rien n'estompe cette impression que, dans le genre du polar psychotique et sentencieux, du polar malade jusqu'au plus profond de ses tripes et presque fier de l'être, du polar de barbare mégalomane qui te chantonne sa geste en la rythmant au mortier, on ne fit jamais mieux que Mickey Spillane. 
Et Mickey, lui, ne fit jamais pire que ce Charmante Soirée. 
Ce qui, l'un dans l'autre, rend la chose aussi embarrassante qu'essentielle.

DITES-LE AVEC DES FLEURS...

J'en parlais dans le précédent billet, en voici la couverture !
OSS 117 Chez Les Hippies, le fameux épisode qui vit Hubert Bonisseur de la Bath prendre du LSD avec des babas maoïstes tandis que son collègue Enrique l'espagnol se défonçait aux poppers en compagnie d'homosexuels sado-masochistes tout de cuir vêtus.

Mince de déviance pour les héros de l'occident !
Mais inutile de s'exciter sur ce résumé, l'ensemble est bien moins bandant qu'il n'y parait. 190 pages de OSS 117, même avec des hippies et des gays drogués, ça reste 190 pages d'OSS 117. C'est à dire 190 pages d'un récit d'espionnage aussi mou qu'ennuyeux.
C'est triste mais c'est comme ça et t'y peux rien.
Jean Bruce, sa femme et toute leur armada de nègres (Roland Piguet, Alain Pujol...) n'étaient pas très doués pour l'action à gogo qui te coupe le souffle avec explosions, bastons et dezingages à tous les étages. Leur truc, c'était plutôt le remplissage de vide intensif payé à la ligne.

On se consolera néanmoins avec la nénette de couverture, son bikini de laine orange et son camouflage en projection de fleurs psychédéliques.
Et tant que nous y sommes, on s'amusera aussi de ce petit dépliant publicitaire glissé à l’intérieur de l'ouvrage et qui nous propose...
... 5 moyens de transformer notre vie !
On en connaît déjà deux (gober du LSD avec des hippies et s'adonner à la vasodilatation avec des invertis moustachus), à vous de deviner les trois restants.
Fastoche, non ?

LA CARTE DU TENDRE

LE JUDOKA ET LES FILLES AUX YEUX D'OR ERNIE CLERK, LA TABLE RONDE, 1963
RÉÉDITION : SURSIS POUR LE JUDOKA, ERNIE CLERK, ALBIN MICHEL ESPIONNAGE # 4, 1965

L'astuce est plutôt cocasse. Sur le slip de Marc Saint Clair, alias le Judoka, se trouve tracé à l'encre sympathique un document ultra confidentiel, façon schéma de chasse au trésor avec plein de flèches de partout et une grosse croix rouge qui signale la base secrète des méchants.
Ainsi, équipé de son super slibard, notre héros mène l’enquête.
"C'est la plus transportable des cartes que vous puissiez avoir" dixit un colonel de l'U.S. Army au Judoka.
La plus transportable, OK... mais pas forcement la plus pratique. 
Déjà, faut pas déconner. Une érection mal maîtrisée et la carte devient indéchiffrable. C'est ballot !
Ensuite, son utilisation n'est pas des plus simple. Se débraguetter le falzar à chaque embranchement, se le rincer au jus de citron et y vérifier enfin si c'est bien dans la bonne direction que l'on se dirige, tu parles d'une procédure à la gomme !
Quant à affirmer que le service trois-pièces d'un agent secret constitue la meilleure des planques à documents possible, ce serait bien mal connaître les héros de ces bons vieux récits d'espionnage à 8 francs 15 la séance. Avec le nombre de petites poulettes devant lesquelles ils tombent le bénouze, la couleur et les motifs de leur calebar sont aussi secrets que la vie privée d'une vedette télé abonnée aux unes d'Ici Paris, France Dimanche et Voici réunies.
Ou comme le chantait Jean-Pierre Calçon, pardon, Kalfon, "Quel émoi ! Quel ennui !"
Néanmoins, au rayon des idées idiotes employées dans les romans d'espionnage des années 50 et 60, ce sous-vêtement en toc que nous exhibe Ernie Clerk histoire de mieux téléguider son héros vers le repère des méchants (et donc - d'une pierre deux coups - vers la fin du bouquin) est loin, très loin, de valoir certaines coupures du genre, morceaux d'anthologie tellement loufoques et stupides dans leur registre qu'ils en vinrent à me tirer, lors de leur lecture, des larmes d'un bonheur pervers et continuent rétroactivement à me titiller les bas instincts de la matière grise, à la manière d'une remembrance de quelques joyeuses séries Z aux trucages calamiteux et scénarios bouffés aux mites.
Je pense par exemple à l'espion d’Étrange Mission (Éditions de l'Arabesque, Espionnage # 556, 1968), un corse têtu comme une mule et con comme un âne qui se débarrassait de ses adversaires en leur offrant des myrtilles cueillies dans la forêt et sur lesquelles un renard malade avait pissé. Les méchants, inconscients du redoutable stratagème dont ils allaient être victimes, se goinfraient alors des baies avant de tomber raide-morts, foudroyés par une zoonose express !
Dépassé, James Bond et ses gadgets dernier cri. La myrtille imbibée d'urine de canidé valétudinaire, ça c'est du sérieux !
Je pense aussi à Hubert Bonisseur de la Bath qui, dans OSS 117 chez les Hippies (Presses de la Cité, 1970), se trouvait forcé par de vils beatniks maoïstes à gober des buvards de LSD. Le suspense à son comble, laissant le lecteur trembler comme une feuille. Hubert allait-il perdre la boule, se laisser pousser les tifs, plaquer la barbouzerie pour fonder un groupe de rock psychédélique en Californie ? Que nenni ! 
Notre homme résistait vaillamment à la tentation du trip cosmique. Et ce, sans verser la moindre goûte de sueur. Car, c’était bien simple, à l'aide d'une petite pilule made in CIA, Hubert s'était immunisé contre les effets de l'acide lysergique. 
Hell yeah !
Je pense enfin (et en vrac) à la brosse à dents talkie walkie de l'agent spécial Malran dans La Panthère se Rebiffe de Paul Berg (S.E.G. Espionnage # 73, 1966), aux "ologrammes" (sic) plus vrais que nature d'H.T. Perkins dans La Déesse et l'Artiste (une bonne demi-dizaine d'éditions, de 63 à 75), à cette soucoupe volante pilotée par des cow-boys dans Stop Destruction Immédiate (F.P. Belinda, La Loupe Espionnage # 6, 1953), à la moelle épinière des bons élèves d'un lycée français qu'un savant fou subtilise afin de transformer ces derniers en cancres gauchistes (Les Corruptibles, Jimmy G. Quint, Presses Noires Espionnage # , 1967) ou encore à ce four micro-onde géant qui manque de rôtir l'agent X.117 dans Mission D.D.P. Terminé (André Favières, La Loupe Espionnage # 44, 1957).
Bref, face à pareille concurrence, Ernie Clerk et son Judoka peuvent renfiler leur kimono.
Un vieux slip sale qui fait carte michelin ? 
Il en faudra beaucoup plus pour nous épater !

ÉBATS DE FOND

SOUS TERRE ON MEURT AUSSI, HANS KLUBER
LES HYÈNES DU DÉSERT, HARRY WOODLEY
LA FIN DES BRAVES, HERMANN SIEBEL
GERFAUT / GUERRE # 232, 242, 315 / 1973/74/77

L'affaire est entendue depuis longtemps. En matière de littérature populaire, la guerre des sexes n'aura pas lieu. Les moutons sont bien gardés, les genres parfaitement compartimentés.
Aux hommes les rafales qui crépitent, les gnons qui s'échangent et les bombes qui explosent. Aux femmes les déclarations enfiévrées, les embrassades au clair de lune et les oiseaux qui gazouillent tendrement.
Aux uns Spillane, aux autres Delly.
Pourtant, il existe une anomalie. Une collection qui, inconsciemment, tapa sur les deux tableaux.
De l'amour et de la violence, de l'action et de la romance.
Cette collection, c'était celle, emblématique, des éditions du Gerfaut. La collection Guerre. Un demi-millier de bouquins, poche ou grand format, et dont la grande majorité concernait les affrontements marquants de la seconde guerre mondiale. Front soviétique, déserts du moyen-orient, îles du pacifique, campagne d'italie, déroute berlinoise et tout le toutime.
Étonnamment, c'est en abordant ces conflits que les auteurs du sérail Gerfaut se sentirent subitement devenir fleur bleue. Le Vietnam ou l'Indochine, autre mamelle première de la collec', ça fleurait plutôt la sueur rance et la mauvaise haleine du juteux tapi au fond de la jungle. La seconde guerre mondiale, par contre, avec ses hordes de nazis et de S.S., de soviets et de partisans, d'anglais et de 'ricains, tous se canardant 220 pages durant et à qui mieux-mieux, ça sonnait plus romantique.
Prenons par exemple Sous Terre On Meurt Aussi, signé Hans Kluber. Le résumé au dos du livre promet des sensations dures. Les nazis assiègent Sebastopol, leurs canons crachent des obus " chargés de mort et de violence " et les Ruskoffs se sont réfugiés dans les égouts. Un seul moyen de les y déloger : les asphyxier à grandes rasades d'un gaz aussi mortel qu'expérimental. Un stratagème déloyal qui débecte notre héros, Karl Loster, un médecin allemand plutôt naïf. Il s'écrira même, en fridolin dans le texte, "Das ist eine Sauerei !" Et de rejoindre les cocos dans leurs égouts condamnés à la dératisation.
Et là, c'est la séquence émotion de l'ouvrage. Karl rencontre Tatiana, une belle infirmière russe. Pour lui, c'est le coup de foudre. Pour elle itou. Ils sont d'ailleurs tellement mordus l'un de l'autre qu'ils s'unissent tendrement, sous un ciel étoilé. Séquence émotion, disais-je...
"Levant les yeux vers le firmament, Tatiana sentit son coeur se serrer. La vie de la terre l'entourait de sa force et elle ressentait dans ses entrailles de femme cette même force, toute prête à accomplir la mission que la vie lui avait confiée en la faisant femme...
Un long frisson la parcourut.
Et alors, se dessinant sur le ciel étoilé, elle aperçut le visage du médecin allemand et elle sut que la semence de l'amour était tombée dans sa chair frémissante ; une chair que la mort aurait sans que le grand miracle de la vie se fût accompli
."
C'est beau, c'est grand, c'est triste. Et au demeurant, pour un roman Gerfaut Guerre, c'est loin d'être dégueulasse.
Mais toutes les infirmières ne sont pas soviétiques. Les rôles sont partagés. Dans les Hyènes du Désert (même auteur, ici caché sous le pseudonyme d'Harry Woodley), Frieda, Ilsa, Bora, Madeline et toutes leurs copines sont de courageuses fraulein en blanc qui, pour venger leurs petits-copains tués par des militaires anglais, s'engagent chez les S.S. et partent accomplir leur vendetta dans le désert saharien.
Malheureusement pour elles, nos nénettes tombent entre les pognes de brigands arabes qui s'empressent (forcement !) de les violer en masse. Déboule alors la première morale du roman puisque...
"...malgré leur bonne volonté et l'entraînement qu'elles avaient subi, elles n'étaient après tout que de pauvres femmes, incapables de se mesurer avec des forces terribles que seuls les hommes pouvaient défier..."
Traduction : y'a des jours, les mousmées, elles feraient mieux de ne pas quitter leur cuisine.
Heureusement, retournement de situation, des militaires anglais (ceux là même qui avaient zigouillé les petits copains allemands de nos petites infirmières S.S. au tout début du bouquin - c'est bon, t'arrives à suivre ?) des militaires anglais, disais-je, passaient dans le coin et, se doutant qu'un chpountz pas très catholique se tramait dans les parages, s'empressèrent d'aller libérer les nénettes...
...Enfin, d'aller libérer uniquement celles qui n'étaient pas encore passées à la casseroles des zigotos du désert façon couscous berbère, les autres étant définitivement irrécupérables, tu t'en doutes bien, inutile de te faire un dessin.
Bref, les gertrudes à l'hymen épargné tombent dans les bras de nos preux chevaliers anglais et c'est là que s'annonce la deuxième (et ultime) morale de ce chouette bouquin... " car tant qu'il y aura des hommes et des femmes qui se plairont mutuellement, l'humanité ne périra point ! "

Néanmoins, si le viol est un passage obligatoire pour l'infirmière dans les récits de guerre, il arrive parfois qu'elle en sorte indemne. Et par ses propres moyen.
Double surprise !
C'est ainsi le cas de l'allemande Sabrina qui, aux alentours du neuvième chapitre du roman La Fin des Braves d'Hermann Siebel, se voit à la fois séparée de ses compagnons (une joyeuse bande de Nazis pacifiques, comme cela est souvent le cas dans les romans Gerfaut) et séquestrée par un vil partisan ukrainien en mal d'amour.
L'affreux gustave, les sens totalement retournés par l'imposante poitrine de notre pauvre gretchen (cf. la couverture ci-contre), lui arrache sauvagement ses blanches frusques puis, en indécrottable romantique qu'il est, lui déclare la main sur le vier :
"Tu vas voir ce que tu vas voir, charogne ! Quand tu m'auras entre les jambes, ce sera bien pire !"
Encore un gniasse qui cause plus qu'il n'agit. Sabrina, par contre, ne perd pas le nord. Elle assomme l'abominable d'un coup de caillou bien ajusté sur le carafon puis, l'esprit toujours aussi pratique, s'en va recoudre son précieux uniforme derrière un buisson.
Pour une fois, la vertue du corps médical sort intacte d'un roman Gerfaut.
Ou comme l'affirme quelques pages plus loin le petit copain Fritz de notre héroïne :
"Es ist schon gut."

5 ANS DE MÜLLER-FOKKER !

Je ne vais pas vous la faire longue. Les anniversaires et moi, ça fait deux. Mais voila, le Müller-Fokker a 5 berges et 5 berges, c'est un joli chiffre.
Mon chiffre préféré, soit dit en passant.
Et puis 5 berges, mises bout à bout, ça fait un joli total. 422 billets au compteur, t’avouera, c'est pas rien.
Bien sûr, y'a eu des ratages, et puis des trucs plutôt chouettes. Du nanan et du mignon, du choucard et du loupé, bref, y'a eu de l'activité.
Certes, j'aurai bien aimé, pour l'occase, atteindre la barre - ô combien symbolique - des 500 biftons mais, ouais, c'est ainsi, les choses sont ce qu'elles sont et l'année qui vient de passer n'a pas été foutrement productive. La faute à la vie quotidienne, d'abord. Good times, bad times, comme le chantaient les autres chevelus britons.
Bad times surtout.
La faute aussi à ce projet papier dans lequel je me suis lancé en décembre dernier. Un truc de longue haleine. Un panorama de la littérature d'espionnage francophone des années 50 à 70 avec, en prime, façon cerise baveuse sur le gâteau bien beurré, un répertoire des agents secrets ayant pu officier dans ces bouquins, de OSS 117 à KB-09 en passant par 999, 004, X-13, K2, TTX-75 et tous leurs potes. Autant dire que je n'en ai pas encore vu le bout, de ce tunnel de matricules. Et de loin.
En attendant, le Müller-Fokker... eh ben, ouais, le Müller-Fokker, je vais essayer de le garder en activité. 
Et ce n'est pas une parole en l'air, promis juré.
Les prochains billets, d'ailleurs, devraient concerner la vérité sur les sous-vêtements (sales) du Judoka, la vie privée (et sexuelle) de Vic St Val, les sentiments amoureux entre soldats nazis et infirmières soviétiques dans les romans Gerfaut et la philosophie du branleur couché qui se réveille au petit matin avec une gaule d'acier.
Bref, rien que de l'habituel.
Le tout ad vitam æternam because, voyez vous, je m'en voudrais de faire mentir Humphrey Beau-regard.
Le Müller-Fokker, vous allez en prendre pour au moins 20 berges.
Et ne comptez pas sur une éventuelle remise de peine.