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AMOUR, GORE ET BEAUTÉ

L'INHUMAINE CRÉATION DU PROFESSEUR LYNK, R.-G. MERA
ÉDITIONS DE LA CORNE D'OR / ÉPOUVANTE # 1, 1954


C'est une histoire de savant fou un peu bâtarde, le cul entre deux chaises.

Le savant fou en titre, le professeur Lynk, n'y est pas fou pour un sou - plutôt le genre chirurgien biologiste avec la tête solidement vissée sur les épaules - et son inhumaine création ne possède rien de véritablement monstrueux, au sens classique du terme.
Pas de pied bot, pas de cicatrices, pas de plaques en métal rivé au crâne ni d'écrous enfoncés dans le cou mais un physique de statue grecque antique, muscles saillants et visage d'ange, doublé d'un cervelet de génie à rendre jaloux un computer ENIAC dernier cri.
Surhomme issu de la science moderne
, Nouvel Adam du vingtième siècle - exactement comme il y eut, presque 70 années auparavant, une Ève Future de la révolution industrielle.
Son créateur ne s'y trompe d'ailleurs pas en le baptisant Adam Newman.
Pourquoi faire fin ? Le roman est tressé d'épais cordages. Aucune surprise dans ses prémices, ni dans leurs développements.

Primo, le professeur Lynk a un assistant. Ce n'est pas l'habituel Igor, avec sa bosse et ses furoncles, mais un certain Peter Hornby, bélatre quarantenaire trousseur de jupons.
Secundo, le professeur Lynk a une fille.
Elle s'appelle Ava, dix-neuf ans, faite au moule comme une pin-up de revue pour camionneurs.

1 plus 2 égale 3.
Hornby trousse les jupons d'Ava, qui n'attendait que cela pour devenir femme. L'amour et ses miracles. Mais faut corser la sauce. Ava rencontre donc Adam et là, c'est le drame. De l'inhumaine création à papa, elle en tombe amoureuse, fifille, et renvoie ce cher Peter Hornby à son célibat de vieux beau. Elle lui tient même, page 123, un discours de rupture sémantiquement hardi :
"Entre nous, Pete, je crois que le mot Amour est aussi imprononçable  qu'un accent circonflexe sur une consonne ! Votre séduction d'un soir aurait voulu être un accent sur ma vie ! Elle n'aura été qu'une faute d'orthographe ! vous espériez écrire ma vie avec des caractères que vous n'étiez pas capable de m'enseigner ! Souffrez donc que votre syntaxe ne soit pas la mienne et que votre faute de prononciation m'ait définitivement choquée !"
Voila qui sent la future institutrice !
Mais Hornby n'en démord pas. Il s'accroche. Car ce qu'elle ignore, Ava, c'est qu'Adam Newman a un petit défaut glandulaire... un petit défaut qui l'oblige, tous les 28 du mois, à se gaver de thyroïdes et d'hypophyses fraichement cueillies sur de fringants macchabées. Régime alimentaire fort sympatoche et qui colore en rouge gore le dernier quart du roman.
Les amateurs de carnage sur papier apprécieront ainsi (et entre autres joyeusetés) l’éventration d'une femme enceinte, via le pubis, par un Adam Newman en pleine fringale hormonale.
Mais malheureusement, pour les plus détraqués d'entre nous, le défouloir de tripaille et d’hémoglobine semblera certainement intervenir un petit peu trop tard dans le déroulement du bouquin. Et si l'écriture de R.-G. Mera constitue toujours, selon les standards du roman populaire rapidement abattu, un certain gage de qualité, on regrettera tout de même que cette Inhumaine Création du Professeur Lynk s'apparente plus à de la romance déviante cocotant méchamment l'eau de rose bon marché qu'à un récit d'épouvante éprouvant et tendu comme on pouvait l’espérer.

Reste une sublime illustration de couverture (serait-ce du Giordan ?), un étonnant chapitre 4 (quasi-indépendant du reste du roman), une chute finale rappelant celle de Morpho dans l'Horrible Docteur Orloff et quelques délicieuses cocasseries involontaires, promptes à ragaillardir le lecteur somnolant, comme cette déclaration de rupture précédemment cité ou ce passage évoquant à demi mots les troubles du service trois pièces d'Adam Newman.
Inutile, donc, de faire le difficile : ce n'est peut être pas très bon mais ça reste gouteux, d'autant plus qu'on tient là le parfait hybride entre les Aventures de Dracula, la collection Delly et un Fleuve Noir Angoisse des débuts.

UNE ADDITION À LA FLANC

TU PAIERAS DE TA CHAIR, LARRY SAUNDERS
ÉDITIONS DE LA TARENTE, 1952

Au rayon des éditions de la Tarente et de leur collection sexy noire et rouge si chère au cœur des esthètes de la vraie chose littéraire - celle qui réchauffe les pognes pendant les longues soirées d'hiver, celle qui se déguste avec un pack de 33 export tiède, celle qui ne vous fera certainement pas passer pour un intello auprès de vos proches mais qu'importe, ce sont tous des cons, vos proches, celle qui - ah, on me fait signe de m'arrêter... donc, au rayon des éditions de la Tarente, très clairement, parmi la masse de scribouillards qui y scribouillaient, Larry Saunders n'aura jamais brillé, tout occupé qu'il était à torcher salingue sa saloperie alimentaire violemment tartignole et méchamment assommante.
Et pourtant, pourtant, oh oui pourtant, lorsqu'il s'en donnait la peine, lorsqu'il y mettait les formes, lorsqu'il arrêtait de chier incontinent des intrigues nulles serties d'une prose molle, il n'y avait pas à bisquer, le gonze se montrait sacrement doué.
Pour preuve les premières pages de ce Tu Paieras De Ta Chair - premières pages qui t'alpaguent par le paletot et ne te lâchent plus d'un poil.
Je laisse d'ailleurs Larry te bonnir himself son couplet - il n'y a rien de mieux qu'un p'tit coup d'échantillon gratis pour accrocher le clille potentiel.
Vas-y, Larry, c'est ton tour !

"Quarante jours ! Quarante jours que je suis là, dans la cage à damnés, attendant la minute... Quarante jours qu'ils m'ont foutu là dedans avec la jacquette noire et les chaînes aux panards... Quarante jours, oui. J'ai fait le compte sur le mur avec des petits traits. Et puis ces fiottes de gardiens sont là pour me faire penser au truc. Pas de danger que je l'oublie...
Quarante jours ! Dans cette pourriture de tôle de New-Jersey, ça dépasse jamais quarante-cinq... Les vaches, la bande de vaches. Demain, ce soir peut-être, une racaille de journalistes et de jouisseurs de la vue vont rappliquer, je le sais, à onze heures du soir, pour pas que les copains s'en gourent !
Ils vont s'amener comme en excursion, à la chambre de mort, dans le petit pavillon... Entrez, gentlemen, c'est au bout du couloir, la porte en face... Je vois la gueule du gardien-chef en train de leur dégoiser le boniment, rapport au pourboire...
Je sais aussi... On va les passer à la fouille, les beaux gars et les gonzesses qui vont se rincer l'œil de mes saloperies de grimaces. Faut pas qu'ils aient des appareils photos. Faut qu'on croie que le pauvre rétamé est exécuté sans douleur... Mort instantanée. Douceur de l'humanité... La grande République américaine gardienne des mœurs austères et des traditions. Ah, merde !
Oui, c'est moi qui vous le dis, des pourris, rien que des pourris. Des enfilanthropes qui s'en balancent pas mal. Seulement, ça corse l'existence de voir griller un condamné... Ça sent bon, le cochon roussi pour ces têtes de traîne-en-fiacre !
Et un innocent encore !... Ça sent meilleur ! Oui, un innocent ! J'ai eu beau le gueuler, le hurler, le rabâcher, ils se sont tous foutus de ma gueule. Fallait un coupable. Les durs de la renifle qui sont des mous de la conscience, m'ont balancé au juge. On m'a refilé un avocat à col de zinc qu'avait peur de le froisser en plaidant. Quand le président du tribunal l'engueulait, il se serait quand même foutu à quatre pattes pour lui lécher les orteils. Et comme je le traitais de menteur, de lâche et de fausse couche, il a eu l'air d'essuyer sur son échine la poussière de mes paroles et m'a laissé tomber, dédaigneux :
- On ne peut pas défendre l'indéfendable !"
C'est bon, Larry, c'est bon, tu peux t'arrêter, je crois que tu les as dans la fouille, les lecteurs. Faut dire que t'y as mis le paquet. Ton truc, on dirait un bouquin des éditions du Scorpion - éditions du Scorpion qui, je le rappelle, furent aux éditions de la Tarente ce que le foie gras est au pâté de campagne premier prix.
Et c'est là que le bat blesse.
Car il a fallu que t'y replonge, dans le pâté, Larry.
20 pages d'abattues en pétroleur grand style, paf, et t'en peux plus, faut que tu redevienne merdique, avec une historiette idiote de sexy polar mal dégrossi.
Je veux pas donner l'impression de trop me plaindre mais dans le genre, ça ne vaut pas un George Maxwell ou un MacDougald, ton bidule.

Enfin, arrêtons les frais et passons au résumé.
Donc, le héros, Jocker Briggs, s'évade de taule (normal) puis tombe dans les griffes de la terrible Lamia Verdale, une criminelle qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la pin-up que Giordan a dessinée sur la couv' du roman.
"Ah, la garce ! Je crois que c'est la plus belle fille que j'aie jamais vu. Seulement, avec elle, faut y aller mollot. Elle a le pétard facile, et un tableau de chasse à faire frémir les moins trouillards."
Cheftaine d'une horde de péquenots reclus dans un no-man's land montagneux, elle donne dans le faux bifton pour arrondir ses fins de mois mais ne rechigne pas à payer de sa personne... si cela lui est demandé convenablement.
Dominatrice mais sensuelle. Sanguinaire et voluptueuse.

"Et elle avait l'air d'aimer ça... On avait pas besoin de lui tenir la tête pour la faire rester en ligne," confie notre héros alors que Lamia lui taille cette plume qu'il espérait tant.
Côté lecteur, le panard est moindre. On se tient parfois la tête... mais à deux mains, afin de combattre l'accablement.
Pour Joker, à contrario, c'est la belle vie. Il se tape plein de nénettes, le simili-arcan, histoire de passer le temps, de combler les pages. Alors, hop, Une grosse dondon, quelques freluquettes, une lesbienne. Ça dure 150 pages puis faut en finir, boucler l'affaire, terminer le bouzin. Les flics débarquent, ça dézingue, bam, bam, bam, coups de colts, fuite, résolution expéditive, happy end.
À la fin, Lamia meurt, achevée par Joker alors que le corps de la redoutable greluche est secoué par un orgasme retentissant.

On va pas s'en aller la plaindre.
Elle, au moins, a pris son fade jusqu'au bout.

DU STUPRE ET DU SANG !

VAS-Y CHÉRIE, MAC DOUGALD
VOLUPTÉS MORTELLES, MAC DOUGALD
ÉDITIONS DE LA TARENTE, 1953 / 1952

Dans le genre du sexy-noir, et plus particulièrement aux éditions de la Tarente, j'ai un certain faible pour le dénommé Mac Dougald, pseudonyme toujours pas éventé d'un petit rigolo à la plume alerte et à la binette imbibé du style Série Noire, avec ses p'tits durs Peter Cheneyisés qui causent en slang francisé dans une Amérique que l'auteur n'a surement jamais visité mais fantasme comme un dingue en y enchevêtrant culs pardessus têtes tous les poncifs du genre, exactement comme George Maxwell pour ses Môme Double Shot, mais sans l'hystérie.
Rien n'est vrai, tout sonne faux, violemment saturé, bariolé, personne n'est dupe et c'est justement là que se niche tout le charme de la chose.
Ça, et l'humour. Et aussi l'attrait irrésistible qu'exerce sur moi les mauvaises fréquentations littéraires, ces romans à quat'sous pleins de stupre et de sang.

Du stupre et du sang, on en trouve une certaine quantité dans Vas-Y Chérie, l'histoire d'un valet de chambre cambrioleur à plein temps, Albert Lewin. Un type très sympathique, soit dit en passant, d'autant plus sympathique qu'il vient de réussir le coup de sa vie : dérober les diams à madame Van Houten, une vieille carne über-friquée.
Pour notre homme, c'est du nanan, le truc fumant, de quoi se la couler douce des siècles durant.

Malheureusement, dès le chapitre 2, c'est la tuile. Albert se fait chaparder son bazar par Joyce, une Belle Blonde Bien Balancée. Furax mais ne s'avouant pas vaincu, il se démène comme un dingue et remet illico le grappin sur la B.B.B.B.
S'en suit pendant une bonne vingtaine de pages une gigantesque partie de catch érotique où toutes les prises sont permises, surtout si elles concernent les zones géographiques d'en dessous la ceinture. Coups de bambous et bambous dans l'trou. De la sueur et des ahanements. La trique et le gourdin.
Albert, comme il se doit, viole Joyce et Joyce, comme il se doit, se met à aimer ça. C'est le début d'une grande histoire d'amour - la B.B.B.B. l'affirme d'ailleurs en pages 113 et 114 :
" Tu n'auras pas besoin de me forcer pour que je partage tes étreintes, ce soir, j'en ai envie comme jamais je n'en avais eu envie jusqu'à ce jour. "
Et moi, je verse une larme. C'est beau, c'est doux, c'est tendre.
Mais 'ttention, il n'y a pas que du sentiment, dans Vas-Y Chérie, il y a aussi de l'action, de la bagarre, des morts et des fusillades.
Car la petite Joyce a d'anciens amis truands qui aimeraient bien eux aussi se foutrent la fortune à la vieille Van Houten dans la fouille. Nos deux tourtereaux doivent donc protéger leur bien mal acquis à la sueur du colt et des méninges. Rien que du très classique. Ça se clôture même sur une happy end ensoleillée, avec les méchants qui pisenlisent par la racine et les gentils qui, désormais mariés, coulent des jours paisibles à la campagne.
Chaudement recommandé. Si, si !

Mais du stupre et du sang, on en trouve surtout dans Voluptés Mortelles. C'en est même le sujet central du roman, le stupre et le sang - comme si Mac Dougald s'essayait à une réflexion sur sa condition de lumpen prolétaire des mauvais genres.
Le héros, Archibald Longwood Junior, exerce un turbin alimentaire, reflet de celui de l'auteur : il est journaliste, nourri quelques rêves de gloire et se voit bridé dans son art par son rédacteur en chef :
" Ce qu'il me faut, jeune homme, c'est du stupre et du sang ! Les lecteurs, ils s'en foutent de votre histoire idiote ! Ils s'en foutent !... Assassinez-moi une bonne vieille, après l'avoir consciencieusement violée, découpez son corps en quarante morceaux, et apportez-moi la photo de chaque morceau ! Voila ce qu'ils veulent, les lecteurs ! Tout le reste, ils s'en foutent !... Du stupre et du sang, un point c'est tout ! "
Ainsi drivé par son patron (et aidé par son auteur), le mecton se lance donc dans le sensationnel.
Un soir, alors qu'il se détend le gland dans une partie fine de la jeunesse dorée Américaine, le voila qui découvre le corps sans vie d'une de ses amies, la belle Barbara. Elle vient de se faire violer puis étrangler par un sadique.
L'occase en or, le truc inespéré, l'aubaine leaubich !
Archibald écrit un article à faire frémir les mamies et mouiller les gamines. Pour sa pomme, c'est du tout cuit. Il devient le chouchou de sa feuille de chou, se voit assigner une assistante-secrétaire ultra-gironde et se lit même d'amitié avec le commissaire du coin, un type pas commode mais fort utile puisqu'il refile pleins de tuyaux croustillants à notre héros.

Néanmoins, pas question de se reposer sur ses lauriers.

"Vous avez accroché le lecteur, vous le tenez à la gorge, ne le lachez pas, autrement il vous haïra..." lui lance le redac' chef, dans une belle imitation des mantras de Mickey Spillane.
Et de son côté, le meurtrier poursuit ses exactions. Viols et meurtres, stupre et sang. De nouvelles victimes, donc de nouveaux articles en perspective.

" Vous aviez raison [...] l'assassin se croit maintenant un surhomme, dispensateur de la vie et de la mort, et il continuera à tuer jusqu'à ce qu'on le prenne... Pourvu que cela ne dure pas trop longtemps, et qu'il ne tue pas trop avant d'être pris... Mais il faudra qu'il tue encore ! C'est nécessaire, autrement on ne saura jamais qui il est..."
Bref, t'as surement pigé la coupure, Voluptés Mortelles est un texte malicieux, une sorte de parc d'attraction (abandonné) du roman poubelle. L'auteur est là pour se marrer aux dépends de la " litterature malsaine et pornographique " - dans le collimateur de son pistolet à eau, c'est James Hadley Chase et ses imitateurs qui défilent. " Méfiez-vous, petites filles " fait-il dire à son tueur en série.
Hélas, ce qui s'affirmait dans les 120 premières pages comme un petit bijou de dérision se plante magistralement sur son dernier tiers - comme si Mac Dougald n'avait plus d'inspiration, comme si il avait déjà tout donné et bâclait sa copie en mode érotisme graveleux pour tenir la longueur.
Fini le dynamitage rigolard des schémas habituels, fini l'ode aux écrivains à sensations, place à la triste romance de gogues privées avec ces interminables séances de jambes en l'air qui égrènent du vide.
La déception est immense, d'autant plus immense que le lecteur était accroché, bien accroché. C'était brillant et c'était drôle. Parole ! Je pensais tenir entre mes pognes un chef d'oeuvre oublié du quinzième rayon.
Encore raté !

(...Ce qui ne m'empêchera néanmoins pas de chaudement (bis) le recommander, ce Voluptés Mortelles, ne serait-ce que pour ses savoureuses 120 premières pages.
Et le reste ?
Eh bien... tu n'aura qu'à l'écrire toi-même ! )

UN TARENTE COMME LES AUTRES ?

LES VIERGES COMME LES AUTRES, ALLAN MARIA
ÉDITIONS DE LA TARENTE, 1951

Le bouquin démarre sur les chapeaux de roue.
Jerry, le héros, jeune employé de banque, s'aperçoit que Dinah, sa petite amie, le trompe avec son patron, le gros Monsieur Andrew.
" Il crut s'évanouir. Cette jeune femme à la robe froissée, déboutonnée sur le coté, qui laissait apparaitre son épaule ronde, et son sein audacieux, c'était Dinah, la pure, la pudique Dinah ! Ce n'était pas possible ! Il était victime d'un affreux cauchemar, il allait se réveiller ! Dinah n'était pas devant lui perverse et souillée ! "
Malheureusement, mon coco, j'ai bien peur que oui. C'est bien ta Dinah, face à toi, nue et pantelante !
Le sang de notre héros ne fait qu'un tour !
le gars Jerry voit rouge. Il fulmine, il ne se sent plus, bref, il passe à tabac son patron (" C'était bon, délectable, la chair se craquelait sous sa violence et le sang giclait en ruisselets incertains ") avant de congédier sa copine comme un homme, un vrai :

" Tu n'est qu'une garce ! Un sale garce ! Les putains sont plus propres que toi ! Tu n'es qu'une vipère, une sale vipère et je devrais te cogner la tête contre le mur jusqu'à ce qu'elle se transforme en bouillie, qu'elle éclate comme une grenade trop mûre ! "
Mais Jerry se contient et il s'en va comme un prince, quittant à la fois sa compagne et son travail. Malheureusement, l'infâme M. Andrew n'a pas dit son dernier mot. Le soir même, il monte un sale coup à Jerry (qui se beurrait la gueule en ville pour mieux noyer ses désillusions) et le fait injustement envoyer au chtar. Pour notre héros, la tuile est conséquente.
" Vous m'avez pris ma fiancée ! D'accord, M. Andrew. Vous m'avez jeté dehors ! D'accord, M. Andrew. Jusque là je n'ai rien à dire, mais à présent, je considère que vous dépassez les limites, vous voulez ma peau et je vous avertis : Halte-là, danger ! Je ne vois pas dans quel guêpier vous voulez me fourrer, mais je n'ai pas l'impression que c'est très joli, joli ! "
Et en effet, ce guêpier n'est pas très joli joli. Mais le roman ne fait que commencer.
Page 20, Jerry va en prison. Page 24, Jerry s'échappe. Page 26, il rencontre Vera, une prostitué au grand cœur. Il devient alors hors-la-loi, travaille pour Nick Butto (" le gangster pour qui une simple bouteille de whisky avait davantage de valeur que la vie d'un homme "), rencontre deux charmantes lesbiennes (" Mais quel était donc ce trouble surprenant qui naissait en Jerry ? Ces deux femmes perverses se vautrant dans un plaisir malsain, ne le dégoutaient pas, bien au contraire, il se sentait attiré vers elles ! ") et plein d'autres gonzesses peu farouches, ce qui n'est pas toujours de tout repos :
" Jerry commençait à être fatigué. A présent, il avait peur de ces deux volcaniques femelles qui étaient capables de réduire à l'impuissance Tarzan ou Frankenstein eux-même ! "
...en fait, c'est même sacrement exténuant :
" Jerry se demandait maintenant sans rire s'il ne risquait pas davantage de mourir sous les etreintes ardentes et multipliées des locataires féminines que sous les balles de la police ! "
Heureusement, notre gars est un solide gaillard. Il réussit à combler toutes les femelles qui se présente à son portillon tout en narguant les cognes et les malotrus de la bande à Nick Butto.
L'auteur, quant à lui, mène son récit comme un forcené. On l'imagine risquant l'apoplexie sur sa machine à écrire. Il ne s'appesanti jamais sur les détails, fonce dans le tas, Pif ! Bam ! Zioum ! Il usine à une cadence du tonnerre. Un retournement toutes les 4 pages, qui dit mieux ?
Les Vierges Comme Les Autres change de situation comme un gonze incontinant de couches-culottes.

Pire ! Au deux tiers du bouquin, le moteur s'emballe, cédant à d'enthousiasmantes pulsions vulgaires rappelant un bon vieux Louis de la Hattais carambolé par un George Maxwell sous caféine, trainant ses fantasmes sexuels dans les rades de Pigalle.
Déjà passablement usagées, les femelles sont alors hissées au rang peu enviable de poupées gonflées tout juste bonnes à se faire défoncer par des gugusses déchainés. Le rut y est à la fois hargneux et comique.
"[Il] s'enfonçait en elle comme un marteau pneumatique dans la pierre de taille."
Puis, une fois vidés, ayant bien fait payer les gonzesses (toutes des putes, les vierges comme les autres, s'entend), les hommes reprennent leurs affaires courantes. C'est de nouveau le rififi au plomb fumant, et voila les frelons d'acier qui trouent les couennes des flics et des salauds dans de grandes gerbes d'hémoglobine noire et blanche. C'est du No-Future années 50. Ça se termine bien entendu par une morale du genre Crime Does Not Pay, mais ça se paye néanmoins le luxe de se montrer touchant dans son genre.
Alors, un Tarente comme les autres ?
Pas vraiment, non.
C'est bien entendu misogyne, violent et outré comme pas deux mais on y trouve aussi une énergie étonnamment naïve et joyeuse, un petit peu comme si Dick Tracy s'était vu détourné en 8-pagers, ces fameuses Tijuana Bibles, un petit peu comme si le pire des romans de Roger Dermé (je veux dire " pire " au sens moral) avait été réécrit par Sam Bot, un petit peu comme si nos Tarente habituels, ceux de Erik J. Certon par exemple, ennuyeux, prévisibles, lourdingues, avaient été réussis sous toutes les coutures, donnant à lire à l'amateur de sexy-noir une jaffe brutale, délirante et frénétique.
Il n'y a pas à dire. Les Vierges Comme Les Autres, c'est de la littérature de merde (au sens noble du terme) qui vous fait sentir foutrement bien.
Envoyez la purée !

DU BRUT POUR LES BRUTES # 2 : LITTERATURE DE PETITES VERTUES


FALLAIT PAS ME DOUBLER !, GEORGE MAXWELL
LE CONDOR / LA MÔME DOUBLE-SHOT, 1952

Il y a à peine une semaine, l'excellent Monsieur Losfeld abordait ici-même le premier volume des aventures de la Môme Double Shot, Fallait Pas Me Doubler. Un roman à double tranchant, par ailleurs, et sans jeux de mots.

George Maxwell, je le répète mensuellement, c'est l'énervé anonyme du polar des années 50. Un type qui écrit vite, sans fioriture et avec beaucoup de gueule les histoires sanglantes du poupée blonde doté d'un fort caractère et d'une belle carrosserie. C'est une absence totale de finesse littéraire, une gigantesque grossièreté de 180 pages, un truc pas très conforme - et plus si affinités.
"Ça pue l'alcool, le linge sale, la sueur, le cigare froid et le vice fashionable. On voit que dalle; trop de fumée, pas assez de lumière; y a une main qui me court sur la jambe, et qui remonte comme un gros rat; un rat qui pinsouille, mordille et me tire les poils, et moi, je suis le mouvement... J'ai les nichons en compote et la peau huileuse à force de transpirer; je glisse sans toucher terre , et j'évite des monticules vautrés, farcis de gémissements; j'écrase de mes pieds nus des bides velus, des doubles et des triples, et des gueules en accordéon qui couinent quand on marche dessus. J'ai l'impression d'être en pièces détachées [...] J'ai envie de dégueuler, tout ça est dégueulasse."
Pour autant, Fallait Pas Me Doubler, passé son premier chapitre entre orgie mondaine hallucinée et écriture automatique, se montre plutôt timoré. Bien entendu, il y a de la violence (les habituelles fusillades et poursuites en voiture). Il y a aussi pas mal de cul (sur le premier tiers du bouquin, elle se fait un gars différent par chapitre). Mais rien qui sorte cette histoire du cadre très formaté d'un polar sexy type La Tarente.
C'est le double tranchant de l'affaire.
Pour du Maxwell, la vitesse de croisière n'est pas très élevée, les situations assez classiques et la déviance plutôt minime. Pour peu que vous ayez lus quelques Double Shot plus tardif, vous serez immanquablement déçus. On est très loin du délire total d'un Pyjama de Sapin, pour citer mon favori actuel.
Et dans le même temps, en ce qui concerne le registre polar sexy, Fallait Pas Me Doubler est bien au dessus de la moyenne. C'est moins stupide, moins raciste, moins gras, sans guimauve et mieux écrit.
Et puis c'est du Maxwell, c'est le premier Double Shot. Un "Spécial Origine" avec l'apparition des futurs triplets de la tatane, Ben, Kiss et le Gorille. Pour le reste, Maxwell essaye certaines choses (du cul ?), tâtonne (du cul ou une intrigue ?), cafouille (deux intrigues ?) puis lance la machine dans un final assez correct. Bref, Fallait Pas Me Doubler est un brouillon stylistique. Une tentative plutôt réussie, à la fois intrigante et ennuyeuse, décevante et fort plaisante à lire.
Dans le genre, j'ai connu bien pire.


FRISSONS DE JOIE, LARRY SAUNDERS
EDITIONS DE LA TARENTE, 1953

Tiens, par exemple, ce truc-là. Frissons de Joie. Ou Bâillements d'Ennui. Ou Gros Yeux de Merlan Frit, car l'intrigue est totalement dégénéré donc, forcement, on lève assez souvent les yeux au ciel. Mais je dis ça en employant le sens le plus positif possible du mot dégénéré.
Frissons de Joie, c'est un roman qu'il ne faudrait jamais lire et pourtant, nous aurions tord de nous en priver.
C'est à l'érotisme suranné ce que la charcuterie est au végétarien. Un vrai concentré de douceur poétique pour mec viril gonflé aux flageolets. Une perte de temps absolue.

Mais permettez moi donc de vous en faire l'article... Je veux dire : de résumer la chose tant que j'en ai encore le courage.

Notre héros, Tom, est un clochard narrateur de type première personne du singulier. Un gars mal rasé et puant qui passe son temps à jurer comme un charretier (un slang vieille france très démodé) tout en traînant ses guêtres sur les routes des Etats Unis. Et qui pratique aussi l'abstinence sexuelle propre à sa classe sociale. Bref, Tom ne mène pas une vie très folichonne. Jusqu'au jour où il sauve Lona La Tigresse d'une bande de va-nu-pieds en rut.
Lona, c'est une super-poupée vagabonde un peu dominatrice sur les bords. Un truc qui remonte grave la libido de notre pauvre Tom. Malheureusement, elle est plutôt du type chaste. "Ah, si la plus hideuse des négresses était passée à ce moment-là, je crois que je l'aurais violée !" déclare, la queue entre les jambes, notre héros à la verve fougueuse.
Mais Lona a aussi une mission. Elle veut venger son mari, assassiné par les truands d'une organisation tentaculaire - une drôle de mafia principalement constituée de clochards libidineux et de nanas dévergondées genre Rosa La Chienne. Lona engage donc Tom comme garde du corps et ils partent ensemble, en vadrouille, châtier les saligauds et, bien entendu, se taper quelques séries de nanas dévergondées.
A partir de là, j'ai quelque peu décroché de l'intrigue à proprement parler, mais c'était pas très grave. Tout l'intérêt, vous l'aurez compris, réside dans le festival de subtilités sexuelles auquel Frissons de Joie nous convie. Un exemple ?
"- Vous allez vite, beaucoup trop vite !
Trop vite, qu'elle disait ! Avec une rombière de cette coupe-là on n'est jamais sûr qu'elle va pas se débiner au bon moment et vous laisser en carafe [...] Quand on est fixé on peut remettre ça avec les hors-d'oeuvres et le tremblement. Et aïe donc, ça n'a pas fait ouf... La réalisation de mon désir avait trouvé un domicile. Ah les anges ! C'étaient eux qu'avaient fait le Técalemit dans cet écrin de velours qui m'allait comme sur mesure. Et revlan. Pas besoin d'attendre le chant du coq. On se comprenait si bien qu'on s'est foutu à hurler tout les deux en même temps."
A la fin, l'auteur y fait une grande révélation. Tom n'était pas un clochard mais un ponte du FBI en mission sécrète. A ce moment là, on ne s'étonne plus de rien. On est même bien content puisque le roman est terminé.
Comme ma chronique d'ailleurs.
Donc, que dis-ai-je à propos du roman noir sexy ? Ah oui : c'est stupide, raciste, gras, guimauveux (car il y a une foultitude de bons sentiments) et mal écrit. Mais à moins d'être une fiotte trop attachée à la noble délicatesse des arts littéraires, c'est tout de même assez marrant.