LA VRAIE VIOLENCE !

BAROUD SOLO, MICKEY SPILLANE
PRESSES DE LA CITÉ / UN MYSTERE # 662, 1963

C'est le roman d'un retour. Celui de Mike Hammer, detective privé dur de chez dur - l'homme qui, au début des années 50, faisait trembler la terre entière avec ces frasques vengeresses d'agité de la justice à gros calibre.
Car c'était un énervé, le Mike Hammer. Un farouche, un fougueux. Il explosait la couenne (des mécréants, des communistes, des criminels) à la mitraille, donnait dans le baston de ruelles sombres avec les mauvais garçons du bloc, buvait sec de l'alcool fort, tombait les filles en deux-trois mimiques de sa trogne d'individu largement boxée à la brique de construction, les pageait enfin dans son lit puis, arrivé en page 185, se rendait malencontreusement compte qu'il ne s'agissait là que de sales trainées calculatrices (et de mèche avec les mécréants communistes criminels) alors, pof, pof, froid comme une passion au pôle nord, il leur explosait la couenne à leur tour.
Goodbye bébé. Fin de l'histoire et rideau.

Malheureusement, lorsque celui de Baroud Solo s'ouvre, notre héros n'est plus le même. Près d'une décennie s'est écoulée et le Mike Hammer fait peine à voir.
"Plus de revolver. Plus de bonhomme. Plus rien qu'une épave, un clochard, une éponge à whisky," avoue-t-il lui même tout en se la roulant dans un caniveau, le pardeuss' couvert de vomissures.
Mais notre homme a ses raisons. Car 7 années plutôt, Velda, sa secrétaire chérie (cf. volumes antérieurs), a disparue dans de mystérieuses circonstances. On la dit morte. Mike pensait le contraire mais au lieu de se lancer dans la recherche de preuves, il préféra aller taquiner la boutanche dans des rades mal-famés. Fin de l'histoire ?
Non.
Car Mickey Spillane revient lui-aussi.
Il avait arrêté d'écrire, s'était fait témoin de Jéhovah mais, malgré sa petite fortune personnelle, les factures devaient continuer à s'entasser sur la table à manger et ça commençait à faire désordre.

Table rase de la salle à manger, donc. Et l'underwood qui reprend du service. Un petit tour d'échauffement en 1961 avec Le Nouveau Caïd (The Deep en V.O.) et voila notre auteur fin prêt à récupérer la jachère de son personnage en déliquescence.
Mike et Mickey, together again. The boys are back in town.

Il convient donc de concevoir Baroud Solo comme un exercice de réanimation. C'est du bouche à bouche littéraire. Ou plutôt du bouche à oreille. Mickey Spillane au chevet de son personnage fétiche, lui jetant des lianes d'intrigues auxquelles se raccrocher et faire le Weissmuller.
Car Velda n'est définitivement pas morte. Et Mike doit retrouver sa trace, as soon as possible !
- Doit aussi dénicher l'assassin de son épicier de quartier ("Ne t'en fais pas, Deway, je te vengerai " murmure-t-il) et celui d'un sénateur anti-communiste - le "nouveau McCarthy" dixit ses proches.
- Doit (tant qu'à faire) mettre la main sur une bande de voleurs de bijoux et (puisque nous y sommes) anéantir un mystérieux Dragon, le nom de code d'une équipe d'exécuteurs russes - "elle se compose de deux éléments, les Dents et les Griffes."


On pourrait ainsi croire l'ensemble exceptionnellement touffu mais, hélas, il n'en est rien. Baroud Solo rempli du vide, surjoue les coïncidences, empile jusqu'à l'excès des ingrédients trop grossiers pour être gobés.
On est loin de Dans Un Fauteuil ou de Fallait Pas Commencer. L'ambiance mec coriace dans une ville viciée ne résonne plus du tout juste et Hammer est comme téléguidé par son auteur. C'est le deus ex machina jusqu'à l'absence absolue d'investissement, toutes parties confondues.

Hammer enquête, Hammer se bat, Hammer menace, Hammer court, Hammer bondit, Hammer flingue, Hammer parle fort, s'enerve, drage mais, in fine, Hammer aurait tout aussi bien pu rester le cul coincé dans son fauteuil à rien glander que le roman n'aurait pas changé d'un pouce. L'intrigue aurait suivi son cours, tout aussi factice, tout aussi laborieux.
"[...] plutôt que de gêner vos mouvements, je ferai tout mon possible pour les favoriser " dit un agent du FBI à notre héros. Bel aveu. Spillane opère sans finesse et ne s'en cache pas. Le boulot est prémaché, la passion absente.
"Tu n'es plus le Mike Hammer d'autrefois, mon ami" lance un journaliste à notre héros, en page 114. Et c'est en quelque sorte le leitmotiv de cet épisode. Le temps est passé par là. 7 années (fictives) pour le personnage, 9 (réelles) pour l'auteur.
Dans la pratique comme dans le symbole, il s'agit désormais de dégraisser la mécanique. Pas de chance. Cette fois-ci comme pour de bon, le charme est rompu. Mike Marteau est en mousse et le matelas est moisi.

On entr'aperçoit néanmoins, de ci de là, quelques éclats de cette splendeur passé - celle-là même qui auréolait nos deux mammouths au début des années 50.
C'est, par exemple, cette réminiscence d'un aventure sanglante, en page 95 ("Je lui avais cisaillé le bras d'une rafale de mitraillette, et le membre était tombé avec un bruit mat au milieu des vêtements de la fille, comme une offrande païenne.") C'est surtout, clou du spectacle, l'ahurissant affrontement du chapitre 12, opposant Hammer au sinistre agent communiste Le Dragon.

"Ils ne savent pas ce que c'est que la vraie violence..."
...marmonne Spillane à l'égard de sa concurrence, foisonnante à l'orée des sixties. Car pour lui, il s'agit réellement d'un baroud solo. Il lui faut reconquérir sa place. Alors cette vraie violence, il en donne un aperçu plus que saisissant 6 pages durant. Combat de fauves. Et tous les coups sont permis, même la crucifixion sauvage.
Mais l'effort ne rattrape pas les trop nombreuses erreurs commises par l'auteur. Quant au final, prévisible puisque rituel depuis J'Aurai Ta Peau (I The Jury), il achève de banaliser le tout.

Alors, que dire ? Un mauvais roman policier, chez Spillane, c'est facile. Un mauvais Spillane c'est par contre plus décevant. Peut être un come-back en forme de coup de grâce ? En tout cas, à l'époque, les détracteurs devaient bien jubiler. Le roi de la Vraie Violence se prenait les pieds dans son propre tapis.

À noter qu'un film fut tiré de ce roman. The Girls Hunter, comme pour le titre US du bouquin. Dans le rôle de Mike Hammer, Mickey Spillane exerçait son talent d'acteur tough guy - c'était une quinzaine d'années avant sa série de publicités télé pour la bière Miller Lite. Jamais vu la chose mais j'imagine que ça doit être dément. Un auteur de roman interprétant son propre héros... d'autant plus qu'à ma connaissance, il fut le seul à s'y être essayé !
En un sens, c'est extrêmement glorieux.

7 commentaires:

artemus dada a dit…

Des critiques toujours aussi constructives et intéressantes, excellent compadre.

POP9 a dit…

Bon papier. Spillane était tout sauf un littéraire, juste un mec qui confectionnait des bouquins destinés à faire un max de monnaie (sur la plan critique, son oeuvre est dispensable, mais il a énormément vendu).
Je crois qu'"In the baba", ultérieur à "Baroud solo", est un peu meilleur, mais c'est un lointain souvenir.

ROBO32.EXE a dit…

Merci les gars ;)

Quant à la qualité littéraire de l'œuvre de Spillane... eh bien... je ne suis pas d'accord avec vous, cher Pop ;)
A mon avis, toute sa première période (à 2 ou 3 exceptions près) est excellente. Certes, c'est frustre, violent, un peu idiot et très macho mais certains passages confinent au génie. Par exemple, l'introduction de Pas de Temps à Perdre (My Gun Is Quick) et qui voit Spillane disséquer face à son lecteur les mécanismes de ses textes-spectacles (c'est comme les jeux romains, écrit-il en substance)
ou alors, plus simple mais très efficace, ses descriptions de l'environnement urbain, des bars la nuit, de la pluie qui tombe sans discontinuer. Il y a quelque chose d'inéluctable dans un bon Spillane. C'est cliché mais il exécute ce cliché avec un talent parfois époustouflant... et dès la première page, on comprend que c'est du sérieux, qu'une tragédie est en marche.
En cela, il arrive à véritablement impliquer le lecteur dans ce qu'il raconte, et bien plus fortement que d'autres auteurs mieux considérés par la critique (comme Ross Macdonald, très bon mais trop distancié, trop mécanique, du coup trop plat)
Disons qu'en quelque sorte, il existe bel et bien un art de l'écriture chez Spillane.
Bon, la critique l'a toujours considéré comme un phénomène purement commercial - lui même avouait vendre de la (bonne) soupe et certainement pas œuvrer dans la Littérature avec un grand "L" - et pourtant, l'air de rien, dans sa première période, il y a touché, à la "Grande Littérature."
Quelques touches, ici ou là, qui sortent indéniablement ses bouquins de la masse un peu boueuse du roman de gare.

(et c'est peut être ça, le sujet de ce blog : les romans de vingtième ordre qui, entre les lignes, atteignaient un autre niveau, touchait à quelque chose de beau, d'étonnant, d'essentiel même...)

POP9 a dit…

Vous avez peut-être raison sur le fond, j'en conviens volontiers. J'en ai lu une rafale à l'adolescence, ça m'amusait assez, mais j'ai coincé ensuite à cause du côté premier degré facho-macho, d'autant que j'avais découvert plein d'autres auteurs (Westlake et Manchette, notamment, qui n'ont rien à voir avec Spillane mais m'ont embarqué vers autre chose). Faudrait que j'en reprenne un, de Spillane, je serais peut-être moins définitif.

ROBO32.EXE a dit…

Je vous comprends parfaitement, Pop. Et c'est vrai que l'aspect facho macho des bouquins peut coincer avec certains - je pense par exemple à Fallait Pas Commencer, et sa fin (un pari que Spillane avait passé avec son éditeur, concernant la dernière phrase du bouquin) aussi homophobe que consternante. Ou encore Charmante Soirée (si je me souviens bien) et son exécution d'une bande de communistes à la mitraillette.
Spillane était un horrible gugusse mais, d'une certaine façon, c'est aussi cela qu'on aime dans les "mauvais genres" : les horribles gugusses qui écrivaient ces choses avec lesquelles on ne serra jamais d'accord mais qui restent suffisamment improbables et/ou délirantes pour... hum... susciter une certaine... fascination, peut être...

(bien que "fascination", c'est proche de "fasciste"... et là, j'm'rends compte que j'm'enfonce... alors... euh... que dire... euh...
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Zaïtchick a dit…

J'ai vu un film de Mike Hammer dans lequel Spillane interprétait son héros. C'était dans les premières années de Canal Plus - à l'époque, la chaine diffusait aussi la version télévisée "années 80" avec Stacy Keach... (La chaîne a aussi diffusé J'aurai ta peau avec Armand Assante)
Le polar en noir et blanc tranchait pas mal avec les versions couleurs. Une ambiance nettement plus sombre, hélas desservie par l'absence de direction d'acteurs et la mise en scène mollassonne. Un seul truc à retenir : Hammer cloue la main d'un méchant au sol afin de laisser un de ses amis en disposer ultérieurement.
Sinon... Bof !

ROBO32.EXE a dit…

C'est grosso-modo la (presque) fin de Baroud Solo.

"Il était tellement bien cloué au plancher qu'il ne pourrait jamais s'en arracher" dixit Spillane / Hammer au sujet du méchant.

En tout cas, merci pour l'avis. Et faudra vraiment que je regarde ça un jour... Le bouquin étant lui aussi "bof", j'imagine donc que le film lui est assez fidèle !