POLAR DE CHOC

CHANTEUR DE CHOC, RICHARD JESSUP
GALLIMARD / SÉRIE NOIRE # 487, 1959

Question : avez-vous déjà lu du Richard Jessup ? Non ? Je m'en doutais. Vous n'êtes qu'une bande de minables ! Non, non, ne vous indignez pas. La ration est collective. Je dois d'ailleurs bien l'avouer, moi même, un mois auparavant, je n'étais pas plus brillant que vous. Sachez-le. Jessup, c'était polop pour ma pomme. J'y comptais (vaguement) mais je n'en avais jamais pris le temps. Puis vint Chanteur De Choc et là, justement, on peut parler de choc.

Roman initialement paru en Série Noire dans la période très détectives privés de la collec' à Duhamel, et pourtant roman sans meurtre, sans crime, sans braquage, roman assez atypique donc, Chanteur De Choc raconte l'ascension fulgurante et machiavélique du jeune Walker Alise, apprenti Frank Sinatra de son état et prêt à tout pour réussir dans le show business. Prêt à arnaquer ses managers, à voler son compositeur, à monter sa propre maison de disque pour gagner plus et devenant, à force d'entourloupes, l'artisan mythique de son propre succès - mais tout cela sans crime, réellement.
Car les embrouilles, les magouilles de Walker Alise ne sont pas des crimes. Ce sont des procédés courant. Le lecteur pensera probablement à une version années 50 de Malcom McLaren faisant la tournée des labels avec ses Pistons. Blitzkrieg médiatiques, coups financiers, contrats bidons. "Sans oublier les principes qu'il s'imposait. Travailler dur, se montrer plus malin que les autres, exiger beaucoup, donner peu, se foutre de l'opinion, exploiter les gogos. Et bien d'autres encore."

L'histoire de Chanteur De Choc est donc très simple. Walker Alise monte comme un acharné, puis descend comme un malpropre. Gloire et déchéance. Une première partie ascensionnelle, un entracte - le chapitre 5, sublime, entièrement composé en dialogues - et un long épilogue contemplatif, à la symbolique presque christique et au spleen saisissant. "Je ne remonte pas la pente [...] je prends un tout autre chemin."
Le terrain peut sembler balisé, surtout à notre époque, mais Jessup traite son sujet avec une extreme finesse, ne montre rien du doigt, ne s'indigne jamais.
"Walker Alise avait si souvent menti dans sa vie qu'il ne distinguait plus la réalité de la fiction. Il en était arrivé à cette définition : la vérité, c'est ce qu'on arrive à faire croire aux autres."
Soutenu par cette légère étude psychologique, Chanteur De Choc se lit donc comme une jolie tragédie de poche et apparait comme un roman foutrement poignant car modeste et juste dans ses propos et étonnamment moderne dans son écriture et dans son approche d'un sujet pourtant bateau.
Un roman, surtout, que j'ai bien envie de trouver à l'égal du Horace McCoy de On Acheve Bien Les Chevaux ou du Linceul
. Une comparaison comme une autre, histoire d'enfoncer le clou, de claironner haut et fort que ce petit Série Noire est excellent. Et il le faut ! Car, contrairement aux deux classiques précités, Chanteur De Choc n'a pas été multi-réédité, n'a pas même dépassé son premier trimestre 1959 de dépôt légal et ne sera probablement jamais repris en Folio ou en Rivage.
Quant à Richard Jessup, si il n'avait pas signé Le Kid De Cincinnati, il aurait très probablement rejoint, aux USA comme en France, son roman dans les limbes de la littérature de genre, de la littérature jetable, cette gigantesque fosse commune oubliée et dans laquelle je me complais, puisque l'arpenter inlassablement revient à dénicher de temps à autres d'inestimables merveilles.

Chanteur De Choc en est une, indubitablement. Vous savez donc ce qu'il vous reste à faire.

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