ÉBATS DE FOND

SOUS TERRE ON MEURT AUSSI, HANS KLUBER
LES HYÈNES DU DÉSERT, HARRY WOODLEY
LA FIN DES BRAVES, HERMANN SIEBEL
GERFAUT / GUERRE # 232, 242, 315 / 1973/74/77

L'affaire est entendue depuis longtemps. En matière de littérature populaire, la guerre des sexes n'aura pas lieu. Les moutons sont bien gardés, les genres parfaitement compartimentés.
Aux hommes les rafales qui crépitent, les gnons qui s'échangent et les bombes qui explosent. Aux femmes les déclarations enfiévrées, les embrassades au clair de lune et les oiseaux qui gazouillent tendrement.
Aux uns Spillane, aux autres Delly.
Pourtant, il existe une anomalie. Une collection qui, inconsciemment, tapa sur les deux tableaux.
De l'amour et de la violence, de l'action et de la romance.
Cette collection, c'était celle, emblématique, des éditions du Gerfaut. La collection Guerre. Un demi-millier de bouquins, poche ou grand format, et dont la grande majorité concernait les affrontements marquants de la seconde guerre mondiale. Front soviétique, déserts du moyen-orient, îles du pacifique, campagne d'italie, déroute berlinoise et tout le toutime.
Étonnamment, c'est en abordant ces conflits que les auteurs du sérail Gerfaut se sentirent subitement devenir fleur bleue. Le Vietnam ou l'Indochine, autre mamelle première de la collec', ça fleurait plutôt la sueur rance et la mauvaise haleine du juteux tapi au fond de la jungle. La seconde guerre mondiale, par contre, avec ses hordes de nazis et de S.S., de soviets et de partisans, d'anglais et de 'ricains, tous se canardant 220 pages durant et à qui mieux-mieux, ça sonnait plus romantique.
Prenons par exemple Sous Terre On Meurt Aussi, signé Hans Kluber. Le résumé au dos du livre promet des sensations dures. Les nazis assiègent Sebastopol, leurs canons crachent des obus " chargés de mort et de violence " et les Ruskoffs se sont réfugiés dans les égouts. Un seul moyen de les y déloger : les asphyxier à grandes rasades d'un gaz aussi mortel qu'expérimental. Un stratagème déloyal qui débecte notre héros, Karl Loster, un médecin allemand plutôt naïf. Il s'écrira même, en fridolin dans le texte, "Das ist eine Sauerei !" Et de rejoindre les cocos dans leurs égouts condamnés à la dératisation.
Et là, c'est la séquence émotion de l'ouvrage. Karl rencontre Tatiana, une belle infirmière russe. Pour lui, c'est le coup de foudre. Pour elle itou. Ils sont d'ailleurs tellement mordus l'un de l'autre qu'ils s'unissent tendrement, sous un ciel étoilé. Séquence émotion, disais-je...
"Levant les yeux vers le firmament, Tatiana sentit son coeur se serrer. La vie de la terre l'entourait de sa force et elle ressentait dans ses entrailles de femme cette même force, toute prête à accomplir la mission que la vie lui avait confiée en la faisant femme...
Un long frisson la parcourut.
Et alors, se dessinant sur le ciel étoilé, elle aperçut le visage du médecin allemand et elle sut que la semence de l'amour était tombée dans sa chair frémissante ; une chair que la mort aurait sans que le grand miracle de la vie se fût accompli
."
C'est beau, c'est grand, c'est triste. Et au demeurant, pour un roman Gerfaut Guerre, c'est loin d'être dégueulasse.
Mais toutes les infirmières ne sont pas soviétiques. Les rôles sont partagés. Dans les Hyènes du Désert (même auteur, ici caché sous le pseudonyme d'Harry Woodley), Frieda, Ilsa, Bora, Madeline et toutes leurs copines sont de courageuses fraulein en blanc qui, pour venger leurs petits-copains tués par des militaires anglais, s'engagent chez les S.S. et partent accomplir leur vendetta dans le désert saharien.
Malheureusement pour elles, nos nénettes tombent entre les pognes de brigands arabes qui s'empressent (forcement !) de les violer en masse. Déboule alors la première morale du roman puisque...
"...malgré leur bonne volonté et l'entraînement qu'elles avaient subi, elles n'étaient après tout que de pauvres femmes, incapables de se mesurer avec des forces terribles que seuls les hommes pouvaient défier..."
Traduction : y'a des jours, les mousmées, elles feraient mieux de ne pas quitter leur cuisine.
Heureusement, retournement de situation, des militaires anglais (ceux là même qui avaient zigouillé les petits copains allemands de nos petites infirmières S.S. au tout début du bouquin - c'est bon, t'arrives à suivre ?) des militaires anglais, disais-je, passaient dans le coin et, se doutant qu'un chpountz pas très catholique se tramait dans les parages, s'empressèrent d'aller libérer les nénettes...
...Enfin, d'aller libérer uniquement celles qui n'étaient pas encore passées à la casseroles des zigotos du désert façon couscous berbère, les autres étant définitivement irrécupérables, tu t'en doutes bien, inutile de te faire un dessin.
Bref, les gertrudes à l'hymen épargné tombent dans les bras de nos preux chevaliers anglais et c'est là que s'annonce la deuxième (et ultime) morale de ce chouette bouquin... " car tant qu'il y aura des hommes et des femmes qui se plairont mutuellement, l'humanité ne périra point ! "

Néanmoins, si le viol est un passage obligatoire pour l'infirmière dans les récits de guerre, il arrive parfois qu'elle en sorte indemne. Et par ses propres moyen.
Double surprise !
C'est ainsi le cas de l'allemande Sabrina qui, aux alentours du neuvième chapitre du roman La Fin des Braves d'Hermann Siebel, se voit à la fois séparée de ses compagnons (une joyeuse bande de Nazis pacifiques, comme cela est souvent le cas dans les romans Gerfaut) et séquestrée par un vil partisan ukrainien en mal d'amour.
L'affreux gustave, les sens totalement retournés par l'imposante poitrine de notre pauvre gretchen (cf. la couverture ci-contre), lui arrache sauvagement ses blanches frusques puis, en indécrottable romantique qu'il est, lui déclare la main sur le vier :
"Tu vas voir ce que tu vas voir, charogne ! Quand tu m'auras entre les jambes, ce sera bien pire !"
Encore un gniasse qui cause plus qu'il n'agit. Sabrina, par contre, ne perd pas le nord. Elle assomme l'abominable d'un coup de caillou bien ajusté sur le carafon puis, l'esprit toujours aussi pratique, s'en va recoudre son précieux uniforme derrière un buisson.
Pour une fois, la vertue du corps médical sort intacte d'un roman Gerfaut.
Ou comme l'affirme quelques pages plus loin le petit copain Fritz de notre héroïne :
"Es ist schon gut."

4 commentaires:

Franck Jammes a dit…

On prenait des pseudo boches pour écrire ces romans ? Étonnant ! C'était quoi le cœur de cible ? Des nostalgiques de Gross Deutschland ? (Et Bonne année.)

ROBO32.EXE a dit…

Le pseudonyme allemand pour écrire des romans sur la wehrmacht, c'est un grand classique de la litt' pop'. Certainement dans le but de sonner "authentique."
Les premiers exemples de cette astuce apparaissent dès la fin des années 40, notamment dans des collections mêlant guerre et pornographie.
J'avais d'ailleurs écrit (il y a bien longtemps) un petit billet sur le sujet :
http://muller-fokker.blogspot.be/2008/07/ber-kolossal-stalag-fiktion-fr-die.html

Kerys a dit…

Le phénomène Sven Hassel était peut-être passé par là ? (et bananier zitou !)

ROBO32.EXE a dit…

Ah oui, Sven Hassel... je l'avais complètement oublié, çui-là !
Mais, en effet, cette mode du récit de guerre écrit sous pseudo allemand, c'est bien à lui qu'on la doit.